L’assiette n’était pas seulement lestée, mais le bord en avait été affûté. Les hommes de Dick ne remarquèrent pas ce détail, comme elle et Marian l’avaient prévu. Aussi firent-ils ripaille, et quel étrange banquet ce dut être, avec, à l’un des bouts de table, le bel usurpateur nu et riant, et à l’autre, distante de dix mètres, la jeune fille au sourire modeste mais à la beauté exquise, nue elle aussi. Ils burent à la santé l’un de l’autre avec le meilleur vin rouge de Messire Grenfall. Voir son hôte avaler ce délicieux vin de pays comme s’il s’agissait d’eau mit la dame dans un état de fureur indescriptible, tout comme de voir les gouttes écarlates rouler le long de son menton et éclabousser son torse velu, mais elle n’en montra rien. Elle se contenta de sourire avec coquetterie et de siroter son propre verre de vin. Elle sentait le poids de son regard sur ses seins. C’était comme si des insectes répugnants allaient et venaient sur sa peau.
Combien de temps dura cette comédie ? Certains conteurs rapportent qu’elle mit fin aux jours de Gray Dick après le second toast (son toast à lui : Que votre beauté aille toujours croissant. Son toast à elle : Que ton premier jour en enfer dure dix mille ans, et qu’il soit le plus court de tous). D’autres — de ceux qui aiment à faire durer le suspense — décrivent par le menu les douze plats qui furent servis avant que Dame Oriza ne s’empare de l’assiette, qu’elle la retourne, cherchant où l’agripper sans se blesser, sans cesser de regarder Gray Dick dans les yeux et de lui sourire.
Peu importe la longueur du récit, la fin est toujours la même, Dame Oriza lance l’assiette. De petits sillons avaient été taillés dessous, près du bord affûté, pour lui assurer une trajectoire droite. Et sa trajectoire fut splendide, accompagnée d’un étrange sifflement dans l’air et de l’ombre flottante projetée sur le porc et la dinde rôtis, sur les plats de légumes empilés, et sur les pyramides de fruits frais dressées sur des plats en cristal.
Elle lança l’assiette, qui s’éleva en un arc léger — elle avait encore le bras tendu, l’index et le pouce replié pointés vers l’assassin de son père, lorsque la tête de Gray Dick vola à travers la porte, roulant dans le vestibule derrière lui. Son corps resta debout quelques instants, son pénis tendu vers elle comme un doigt accusateur. Puis son sexe se ratatina, et Dick la trique s’effondra vers l’avant sur un gigantesque rôti de bœuf et une montagne de riz parfumé aux herbes.
Dame Oriza, que dans ses pérégrinations ultérieures Roland entendrait parfois appeler la Dame à l’Assiette, leva son verre et but à la santé du cadavre. Elle dit
— Que ton premier jour en enfer dure dix mille ans, murmura Roland.
Margaret acquiesça.
— Si fait, et qu’il soit le plus court de tous. C’est là une phrase terrible, mais que j’aimerais la lancer aux Loups. À chacun d’entre eux, jusqu’au dernier !
Sa main apparente se crispa. Dans la lumière rouge et déclinante, elle paraissait fébrile et malade.
— Nous avions six enfants, savez-vous. Une demi-douzaine, tout rond. Vous a-t-il dit pourquoi aucun d’eux n’est ici, à aider à préparer le parcage et l’abattage de la Moisson. Vous l’a-t-il dit, pistolero ?
— Margaret, ce n’est pas la peine, l’interrompit Eisenhart en remuant dans sa chaise, mal à l’aise.
— Ah, mais il se pourrait bien que si. On en revient à ce qu’on disait auparavant. Peut-être qu’il faut payer le prix, quand on saute dans le vide, mais parfois on paie encore plus cher en regardant en bas. Nos enfants ont grandi dans la liberté et la tranquillité, sans Loups dans les parages. J’ai mis au monde mes deux premiers, Tom et Tessa, un mois avant leur dernière visite. Les autres ont suivi, coup sur coup, se ressemblant comme deux gouttes d’eau. Les plus jeunes n’ont que quinze ans, voyez.
— Margaret…
Elle l’ignora.
— Mais ils n’auraient pas eu cette chance avec leurs propres enfants, et ils le savaient. Alors ils sont partis. Certains au nord, le long de l’Arc, d’autres au sud. À la recherche d’un endroit où les Loups ne viendraient pas.
Elle se tourna vers Eisenhart et, bien que s’adressant à Roland, c’est son mari qu’elle regardait dans les yeux.
— Un sur deux, c’est le butin des Loups. C’est ce qu’ils prennent tous les vingt et quelques années, depuis bien bien long. Sauf chez nous. Nous, ce sont tous nos enfants qu’ils ont pris. Tous-nos-enfants, épela-t-elle.
Elle se pencha vers l’avant et donna une tape vigoureuse sur la jambe de Roland, juste au-dessus du genou.
— Vois donc.
Le silence s’abattit sur la galerie. Dans leur enclos, les bouvillons condamnés poussèrent un meuglement idiot. De la cuisine monta le rire d’un garçon, en réponse à un commentaire d’Andy.
Eisenhart avait la tête baissée. Roland ne voyait plus que ses grosses moustaches broussailleuses, mais il n’avait pas besoin de voir le visage de l’homme pour savoir que ce dernier pleurait, ou bien luttait de toutes ses forces pour ne pas pleurer.
— Mon vœu n’est pas de te faire mal, pas pour tout le riz de l’Arc, dit-elle en caressant l’épaule de son mari avec une tendresse infinie. Et ils reviennent promptement, si fait, ce qui est plus que les morts peuvent faire, sauf dans nos rêves. Ils sont trop jeunes pour que leur mère ne leur manque pas, ou pour en avoir fini avec les « dis papa, comment on fait ? ». Mais ils sont partis, on n’y peut rien. Et c’est le prix de la sécurité, comme vous l’intuitez sans doute.
Elle baissa un instant les yeux vers Eisenhart, posa une main sur son épaule, gardant la deuxième sous son tablier.
— Maintenant dis combien tu m’en veux, dit-elle, que je puisse le savoir.
Eisenhart secoua la tête.
— Je ne t’en veux pas, répondit-il d’une voix étouffée.
— Est-ce que tu as changé d’avis ?
Eisenhart secoua de nouveau la tête.
— Espèce de vieux têtu, dit-elle, mais avec une affection joviale. Têtu comme une mule, si fait, et nous disons tous grand merci.
— J’y réfléchis, fit-il, toujours sans lever la tête. J’y réfléchis, et je ne croyais pas en être encore là à une date aussi avancée — en général, je me décide, un point c’est tout. Roland, j’ai cru comprendre que le jeune Jake a fait une démonstration de tir à Overholser et aux autres, dans les bois. Peut-être que nous pourrions à notre tour vous montrer quelque chose qui vous surprendrait. Maggie, va chercher ton Oriza.
— Pas la peine, dit-elle, retirant enfin la main de sous son tablier. Je l’ai apporté, le voici.
Il s’agissait d’une assiette que tant Detta que Mia aurait reconnue, une assiette bleue, avec de délicats entrelacs. Une assiette pour les grandes occasions. Roland ne tarda pas à identifier le dessin sur l’assiette : de l’oriza, des petites pousses de riz. Quand sai Eisenhart fit tinter le plat du doigt, il produisit un son clair. On aurait dit de la porcelaine, pourtant ce n’en était pas. Du verre, peut-être ? Une sorte de verre ?
Il tendit la main avec la contenance grave et solennelle de celui qui connaît et respecte les armes. Elle hésita, se mordant le coin de la lèvre. Roland porta la main à son étui, qu’il avait remis en place avant le déjeuner près de l’église, et en sortit son revolver. Il le lui tendit, crosse vers elle.