— Non pas, dit-elle après un long soupir. Vous n’avez pas à m’offrir votre pistolet en otage, Roland. J’imagine que si Vaughn vous fait assez confiance pour vous recevoir chez nous, je peux bien vous confier mon Oriza. Mais faites attention où vous mettez les doigts, parce que vous risqueriez d’en perdre un autre, et je ne pense pas que vous puissiez réellement vous le permettre, car je vois qu’il vous en manque déjà deux à la main droite.
Il suffit à Roland d’un regard sur l’assiette bleue — sur l’Oriza de la sai — pour juger combien cet avertissement était sage. En même temps, Roland ressentit comme une vive étincelle d’excitation et d’appréciation. Il y avait des années qu’il n’avait pas vu une arme de choix, et jamais il n’avait posé les yeux sur quelque chose de semblable.
L’assiette n’était pas en verre, mais en métal — un alliage léger et résistant. Elle avait la taille d’une assiette classique, un peu plus d’une trentaine de centimètres de diamètre. Les trois quarts du rebord étaient à vif, d’un tranchant meurtrier.
— On n’a pas à se demander où l’attraper, même si on est pressé, dit Margaret. Je ne sais pas si vous voyez…
— Oui, répondit Roland, béat d’admiration. Deux des pousses de riz se croisaient en formant ce qui pouvait être les deux Grandes Lettres Zn, ce qui signifiait en soi à la fois zi (l’éternité) et nant, comme dans maintenant. Au point d’intersection des deux brins (seul un œil entraîné était en mesure de les distinguer du reste du motif), le bord de l’assiette était non seulement lisse, mais légèrement plus épais. Idéal pour la prise en main.
Roland retourna le plat. Dessous, au centre, saillait une petite cosse de métal. Jake aurait sans doute dit que ça lui rappelait le taille-crayon en plastique qu’il baladait toujours dans sa poche, en primaire. Pour Roland, qui n’avait jamais vu un taille-crayon de sa vie, on aurait plutôt dit un cocon d’insecte vide.
— C’est ce qui produit le sifflement, quand l’assiette est en vol, vous intuitez, dit-elle.
Elle avait remarqué l’admiration sincère de Roland et elle ne pouvait s’empêcher de réagir, par le rosissement de ses joues et le brillant de ses yeux. Roland avait maintes fois entendu ce genre d’explications empressées, mais plus depuis longtemps.
— Ça n’a pas d’autre fonction ?
— Non. Mais il faut que ça siffle, ça fait partie de l’histoire, non ?
Roland hocha la tête. Bien sûr que oui.
Les Sœurs d’Oriza, lui apprit Margaret Eisenhart, étaient un groupe de femmes qui aimaient aider les autres…
— Et faire des ragots entre elles, grogna Eisenhart, mais avec une pointe de bonne humeur.
Elles s’occupaient des repas de fête et de deuil (c’étaient les sœurs qui avaient préparé le banquet de la veille, au Pavillon). Parfois elles organisaient des cercles de couture et des réunions de tapisserie quand une famille avait perdu ses biens dans un incendie ou quand une crue du fleuve venait inonder les petits propriétaires proches de la berge, tous les six ou huit ans. C’étaient les sœurs qui entretenaient le Pavillon et le Salle du Conseil, à l’intérieur et à l’extérieur. Elles organisaient des bals pour les plus jeunes, et faisaient les chaperons. Les plus riches louaient parfois leurs services (« Les Took, ou des gens de ce genre, vous intuitez », dit-elle), pour s’occuper de buffets de mariages, et ce genre d’occasions alimentait les potins de La Calla pendant des mois, pour sûr. Entre elles, elles aimaient effectivement les ragots, si fait, elle n’avait jamais dit le contraire. Elles jouaient aussi aux cartes, aux Points et aux Castels.
— Et c’est vous qui lancez l’assiette, suggéra Roland.
— Si fait, mais il faut bien que vous compreniez que c’est juste pour s’amuser. La chasse, c’est l’affaire des hommes, et ils s’en sortent très bien avec le bah.
Elle se remit à caresser l’épaule de son mari, mais un peu nerveusement, remarqua Roland. Il se dit aussi que, si les hommes s’en sortaient si bien avec le bah, elle n’aurait pas eu l’idée de cacher cette charmante chose meurtrière sous son tablier. Et Eisenhart ne l’y aurait pas encouragée.
Roland ouvrit sa blague à tabac, en sortit une des presses de maïs de Rosalita et l’approcha du bord tranchant de l’assiette. La feuille s’envola immédiatement, coupée proprement en deux. Juste pour s’amuser, se dit Roland, et il faillit sourire.
— Quel est ce métal ? demanda-t-il. Tu le sais ?
Elle haussa légèrement les sourcils devant la familiarité de la question du Pistolero, mais ne fit aucun commentaire.
— Andy l’appelle du titane. Il vient d’une usine très ancienne, à l’extrême nord, à Calla Sen Chre. C’est en ruine, là-bas. Je n’y suis jamais allée, mais on m’a raconté. C’est à donner la chair de poule.
Roland acquiesça.
— Et ces plats — comment les fait-on ? C’est Andy ?
Elle fit non de la tête.
— Il ne peut pas, ou il ne veut pas, je ne sais pas. Ce sont les dames de Calla Sen Chre qui les font, et qui les distribuent aux Calla environnantes. Bien que je ne croie pas qu’elles aillent au-delà de Divine, au sud.
— Ce sont les dames qui les font, répéta Roland d’un air songeur. Les dames.
— Quelque part, il reste une machine qui les fabrique, c’est tout, lâcha Eisenhart, visiblement sur la défensive, ce qui amusa Roland. Rien à faire, à part pousser un bouton, et le tour est joué, j’imagine.
Margaret le regarda avec un sourire de femme sur les lèvres et ne répondit rien. Peut-être ne savait-elle pas ce qu’il en était, mais elle savait quelle politique observer pour préserver la paix du ménage.
— Ainsi, il y a des Sœurs au nord et au sud, le long de l’Arc. Et elles lancent toutes l’assiette.
— Si fait — de Calla Sen Chre à Calla Divine, au sud. Plus loin au nord et au sud, je ne peux pas vous dire. Nous aimons nous entraider, et discuter. Une fois par mois, nous lançons l’assiette, en mémoire de Dame Oriza et de son exploit contre Gray Dick, mais peu d’entre nous sont vraiment douées.
— Et vous, vous êtes douée, sai ?
Elle garda le silence, se mordant à nouveau la lèvre.
— Montre-lui, grogna Eisenhart. Qu’on en finisse.
Ils descendirent les marches, en file indienne derrière la femme du rancher, Roland en dernier. Derrière eux, la porte de la cuisine s’ouvrit et claqua.
— Par mille dieux, M’dame Eisenhart va lancer l’assiette ! cria Benny Slightman, aux anges. Jake ! Tu vas pas en croire tes yeux !
— Renvoie-les à l’intérieur, Vaughn, dit-elle. Ce n’est pas un spectacle pour eux.
— Non pas, qu’ils regardent, répondit Eisenhart. Ça ne peut pas faire de mal à un garçon, de voir une femme qui se débrouille bien.
— Roland, dites-leur de partir, si fait ?
Elle lui adressa un regard suppliant. Elle avait les joues roses, elle était visiblement troublée, et tout à fait ravissante. Roland se dit qu’elle paraissait dix ans de moins que lorsqu’il l’avait vue dans la galerie, mais il se demanda comment elle pourrait tirer dans un état pareil. Il voulait absolument voir ça, parce que tendre une embuscade signifiait faire face à une situation brutale, précipitée et éprouvante pour les nerfs.
— Je suis d’accord avec votre mari. Je les laisserais rester.