— Comme vous voudrez, fit-elle.
Roland constata qu’en fait, elle était satisfaite ; elle voulait un public, ce qui ne fit qu’accroître ses espoirs. Il lui paraissait de plus en plus évident que cette petite femme d’âge moyen, avec ses petits seins et ses cheveux poivre et sel, avait un vrai cœur de chasseur. Pas un cœur de pistolero, mais au point où ils en étaient, il se serait contenté de quelques chasseurs — de quelques tueurs —, hommes ou femmes.
Elle avança vers la grange d’un pas décidé. Quand ils se trouvèrent à une quarantaine de mètres des pantins qui encadraient la porte de la grange, Roland lui toucha l’épaule et la fit s’arrêter.
— Non pas, on est trop loin.
— Je t’ai déjà vue tirer sur deux fois cette distance, glissa son mari, tenant bon sous le regard furieux de Margaret. C’est vrai.
— Pas avec un pistolero de la Lignée d’Eld juste à côté, ça non, dit-elle, mais sans bouger de là où elle était.
Roland se rendit à la porte de la grange et retira la tête souriante en vive-rave du pantin de gauche. Il rentra dans la grange. Une des stalles était remplie de vives-raves fraîchement cueillies, et celle d’à côté, de pommes de terre. Il prit une pomme de terre et la posa sur les épaules du pantin décapité, à la place de la vive-rave. C’était une grosse patate, pourtant le contraste était comique ; le pantin ressemblait à présent à M. Tête-d’Épingle dans un défilé de fête foraine.
— Oh, Roland, non, gémit-elle, l’air réellement choqué. Je ne pourrai jamais !
— Je ne vous crois pas, dit-il en s’écartant. Lancez, maintenant.
L’espace d’une seconde, il crut qu’elle n’oserait pas. Elle chercha son mari du regard. Si Eisenhart s’était tenu à côté d’elle, se dit Roland, elle lui aurait fourré l’assiette entre les mains sans se soucier qu’il se coupe, et elle serait retournée à la maison en courant. Mais Vaughn Eisenhart s’était réfugié au pied des marches. Les garçons se tenaient au-dessus de lui, Benny Slightman regardant la scène avec intérêt, Jake avec une attention soutenue, les sourcils froncés. Il ne souriait plus.
— Roland, je…
— Rien du tout, madame, je vous prie. Votre discours sur le saut dans le vide était très convaincant, mais maintenant je veux vous voir le faire. Lancez.
Elle eut un mouvement de recul, ses yeux s’élargirent, comme si on l’avait giflée. Puis elle se tourna vers la porte de la grange et porta la main droite au-dessus de son épaule gauche. L’assiette brillait dans la lumière du soir, qui avait tourné du rouge au rose. Elle serrait les lèvres, qui ne formaient plus qu’une fine ligne blanche. Pendant un instant, le monde entier resta en suspens.
— Riza ! cria-t-elle d’une voix suraiguë et furieuse en projetant le bras en avant. Elle ouvrit la main et pointa l’index dans la direction exacte que prendrait l’assiette. De tous ceux présents dans la cour (les cow-boys s’étaient eux aussi arrêtés pour regarder), seul Roland avait le regard assez vif pour suivre le vol du plat.
Parfait ! exulta-t-il. Parfait, plus que jamais !
L’assiette émit une sorte de mugissement plaintif en survolant la cour sale. Moins de deux secondes après l’envol de l’assiette, la pomme de terre se retrouva coupée en deux, une moitié dans la main droite gantée du pantin, l’autre dans la gauche. L’assiette elle-même s’était plantée dans le mur de la grange et vacillait légèrement.
Les garçons lancèrent un hourra. Benny leva la main comme le lui avait appris son nouvel ami, et Jake topa.
— Bien joué, sai Eisenhart ! hurla Jake.
— Beau coup ! Grand merci ! ajouta Benny.
Roland observa la femme et la vit découvrir les dents en entendant ce compliment malheureux et bien intentionné — on aurait dit un cheval qui aurait vu un serpent.
— Les garçons, je rentrerais, si j’étais vous, dit-il. Maintenant.
Benny était perplexe. Jake, en revanche, jeta un regard en direction de Margaret Eisenhart, et il comprit. Quand il fallait y aller… et il ne tarda pas à réagir.
— Viens, Ben, dit-il.
— Mais…
— Viens, je te dis.
Jake attrapa son nouvel ami par un pan de sa chemise et l’entraîna vers la porte de la cuisine.
Tout d’abord, Roland laissa la femme là où elle était, la tête baissée, tremblante. Elle avait encore le rouge aux joues, mais le reste de son visage était devenu blanc comme du lait. Il eut l’impression qu’elle luttait pour ne pas vomir.
Il se dirigea vers la porte de la grange, saisit l’assiette par le bord lisse, et tira. Il fut effaré de constater l’effort qu’il lui fallut pour déloger l’assiette. Elle joua de haut en bas puis céda. Il la rapporta et la lui tendit.
— Ton instrument.
Pendant quelques secondes, elle se contenta de contempler Roland avec un éclat de haine dans le regard, sans reprendre l’assiette.
— Pourquoi vous moquez-vous de moi, Roland ? Comment savez-vous que Vaughn est venu me chercher dans le clan Manni ? Dites-le-nous, je vous prie.
C’était la rose, bien sûr — une intuition que lui avait laissée le contact de la rose —, mais c’était aussi l’histoire racontée par son visage, comme une version féminine de celui du vieux Henchick. Mais comment il savait ce qu’il savait, ce n’était pas les affaires de cette femme, et il secoua la tête.
— Non pas. Mais je ne me moque pas de toi.
Margaret Eisenhart saisit brusquement Roland par le cou. Elle avait la main sèche et si chaude qu’on l’aurait crue frappée par la fièvre. Elle attira l’oreille de Roland vers sa bouche tremblante. Il eut l’impression d’y sentir tous les cauchemars qu’elle avait faits depuis qu’elle avait décidé de quitter son peuple pour le gros rancher de Calla Bryn Sturgis.
— Je t’ai vu parler à Henchick, hier soir, dit-elle. Vas-tu lui reparler ? Oui, n’est-ce pas ?
Roland hocha la tête, immobilisé par sa prise. Par la force de sa poigne. Par les petites bouffées d’air, près de son oreille. Est-ce qu’un malade mental se cachait vraiment à l’intérieur de tout le monde, même d’une femme telle que celle-là ? Il ne savait pas.
— Bien, grand merci. Alors dites-lui que Margaret du Clan du Sentier Rouge se débrouille très bien avec son homme impie — elle resserra son emprise — Dites-lui qu’elle ne regrette rien ! Vous ferez ça pour moi ?
Roland acquiesça.
— Si fait, ma dame, si vous le souhaitez.
Elle lui arracha l’assiette des mains, sans se soucier du bord fatal. Tenir l’objet parut l’apaiser. Elle fixa sur Roland un regard dans lequel montaient les larmes, sans couler.
— C’est de la grotte que vous avez parlé, avec mon père ? De la Grotte de la Porte ?
Roland fit oui de la tête.
— Quelle punition nous réserves-tu, homme d’arme avisé ?
Eisenhart les rejoignit. Il jeta un regard incertain en direction de sa femme, qui pour lui avait connu l’exil. Pendant un instant, elle le fixa comme si elle ne le reconnaissait pas.
— Je ne fais qu’agir selon la volonté du ka, répondit Roland.
— Le ka ! s’écria-t-elle, et sa lèvre se retroussa.
Un rictus tordit ses beaux traits, leur imprimant une laideur presque effrayante. Qui aurait effrayé les garçons, en tout cas.
— L’excuse rêvée pour tous les fauteurs de troubles ! Vous pouvez vous la fourrer où je pense !