— J’agis selon la volonté du ka, et vous ferez de même, répondit Roland.
Elle posa les yeux sur lui, semblant ne pas comprendre. Roland prit la main chaude qui lui tenait le cou dans la sienne et la serra, mais pas au point de lui faire mal.
— Et vous ferez de même.
Elle soutint son regard pendant un moment, puis baissa les yeux.
— Si fait, murmura-t-elle. Oh, si fait, nous ferons tous de même.
Elle se risqua à relever les yeux.
— Vous transmettrez mon message à Henchick ?
— Si fait, ma dame, comme je vous l’ai dit.
Hormis le cri lointain d’un rouilleau, la cour assombrie était silencieuse. Les cow-boys se tenaient toujours appuyés contre la barrière de la remuda. Roland s’approcha d’eux d’un pas tranquille.
— ’soir, messieurs.
— Grand bien à vous, lui lança l’un d’eux en se touchant le front.
— Et plus grand à vous encore, répondit Roland. La dame a lancé l’assiette, et elle l’a bien lancée, si fait ?
— Grand merci, acquiesça un autre. La dame s’est pas rouillée.
— En effet, dit Roland. Et puis-je vous dire une chose, maintenant, messieurs ? Un mot à vous mettre sous le chapeau, comme on dit ?
Ils lui adressèrent un regard méfiant.
Roland leva les yeux vers le ciel et sourit. Puis il se concentra à nouveau sur eux.
— J’en jurerais, par ma montre et par mon billet. Vous aurez envie d’en parler. De dire ce que vous avez vu.
Ils le considérèrent prudemment, réticents à admettre qu’il disait vrai.
— Parlez-en, et je vous tuerai tous, un par un, dit Roland. Vous m’avez bien compris ?
Eisenhart lui toucha l’épaule.
— Roland, vous ne…
D’un coup d’épaule, le Pistolero se dégagea, sans regarder l’homme.
— Vous m’avez compris ?
Ils hochèrent la tête.
— Et vous me croyez ?
Ils acquiescèrent de nouveau. Ils avaient l’air d’avoir peur. Roland le constata avec plaisir. Ils avaient raison d’avoir peur.
— Grand merci.
— Grand merci, sûr, répéta l’un d’entre eux, un voile de sueur sur le front.
— Si fait, fit le deuxième.
— Grand merci beaucoup-beaucoup, conclut le troisième, en crachant nerveusement un jet de jus de tabac sur le côté.
Eisenhart fit une nouvelle tentative.
— Roland, entendez-moi, je vous prie…
Mais Roland n’en fit rien. Son esprit bouillonnait d’idées. Tout à coup, la solution lui apparut avec une limpidité parfaite. La solution de ce côté, du moins.
— Où est le robot ? demanda-t-il au rancher.
— Andy ? Il est rentré à la cuisine avec les garçons, il me semble.
— Bien. Vous avez un bureau des comptes, ici ? fit-il avec un signe de tête en direction de la grange.
— Si fait.
— Allons-y, alors. Vous, moi, et votre femme.
— Je voudrais d’abord l’emmener un peu à l’intérieur, répondit Eisenhart. L’emmener n’importe où loin de vous, lut Roland dans ses yeux.
— Notre palabre ne sera pas longue, dit Roland avec une parfaite franchise — il avait déjà vu tout ce qu’il avait besoin de voir.
Le bureau des comptes ne comportait qu’une seule chaise, celle derrière la table. Margaret s’y assit. Eisenhart prit un tabouret. Roland s’accroupit sur ses talons, dos au mur, son sac ouvert devant lui. Il leur avait montré la carte des jumeaux. Eisenhart n’avait pas compris tout de suite ce que Roland avait dans la tête (peut-être même ne le comprenait-il toujours pas), mais la femme, si. Roland ne s’étonnait pas qu’elle eût été incapable de rester avec les Manni. Les Manni étaient pacifiques. Margaret Eisenhart, non. Pas dès qu’on avait gratté la surface, en tout cas.
— Il faudra garder ça pour vous, dit-il.
— Ou bien tu nous tueras, comme nos cow-boys ? demanda-t-elle.
Roland lui adressa un regard patient, qui la fit rougir.
— Pardon, Roland. Je suis contrariée. C’est le fait d’avoir lancé l’assiette sur un coup de sang.
Eisenhart lui passa le bras autour des épaules. Cette fois-ci, elle accepta le geste de bonne grâce et posa la tête sur son épaule.
— Qui d’autre dans votre groupe peut lancer aussi bien que ça ? demanda Roland. Y a-t-il quelqu’un ?
— Zalia Jaffords, répondit-elle immédiatement.
— Vous êtes sérieuse ?
Elle acquiesça vivement.
— Zalia aurait pu vous découper cette patate en deux, et de vingt pas plus loin.
— Il y en a d’autres ?
— Sarey Adams, épouse de Diego. Et Rosalita Munoz.
Roland haussa les sourcils en entendant le dernier nom.
— Si fait, confirma Margaret. Avec Zalia, c’est Rosie la meilleure — elle marqua une courte pause — et moi, je suppose.
Roland ressentit comme un énorme poids lui tomber des épaules. Il était convaincu qu’ils seraient contraints de ramener des armes de New York, ou de la rive est du fleuve. Il lui semblait à présent que ce ne serait peut-être pas nécessaire. Très bien. Ils avaient d’autres choses à faire à New York — des choses concernant Calvin Tower. Il ne voulait pas avoir à mélanger les deux, sauf cas de nécessité absolue.
— Je voudrais vous voir toutes les quatre au presbytère du Vieux. Et rien que vous quatre.
Il adressa un regard furtif à Eisenhart, puis revint sur sa sai.
— Sans vos maris.
— Eh, attendez une seconde, vous, fit Eisenhart.
Roland leva la main.
— On n’a encore rien décidé.
— Ce que je n’aime pas, c’est la façon dont on n’a encore rien décidé, précisa Eisenhart.
— Tais-toi une minute, l’interrompit Margaret. Quand voulez-vous nous voir ?
Roland se livra à un calcul rapide. Il restait vingt-trois jours, peut-être vingt-deux, et beaucoup à voir, encore. Et puis, il y avait cette chose cachée dans l’église du Vieux, et dont il fallait aussi s’occuper. Et ce vieux Manni, Henchick…
Pourtant, il savait que pour finir, le jour viendrait et les choses se précipiteraient, avec une soudaineté éprouvante. C’était toujours comme ça. Cinq minutes, dix au plus, et tout serait terminé, pour le meilleur ou pour le pire.
Le truc, c’était d’être prêt quand viendraient ces quelques minutes.
— Dans dix jours. Le soir. Vous vous mesurerez les unes aux autres, à tour de rôle.
— D’accord, dit-elle. C’est le moins qu’on puisse faire. Mais Roland… je ne lancerai pas une seule assiette et je ne lèverai pas le petit doigt contre les Loups si mon mari continue à dire non.
— Je comprends, répondit Roland, sachant qu’elle se tiendrait à ce qu’elle disait, que ça lui plaise ou non.
Le moment venu, c’est ce qu’ils feraient tous.
Il y avait une petite fenêtre dans le mur du bureau, toute sale et ornée de toiles d’araignées, mais encore assez transparente pour laisser voir la silhouette d’Andy qui traversait la cour, ses yeux électriques lançant des éclairs dans le crépuscule croissant. Il chantonnait pour lui-même.
— Selon Eddie, les robots sont programmés pour effectuer des tâches précises, dit Roland. Andy effectue les tâches que vous lui demandez ?