— Pour la plupart, oui, répondit Eisenhart. Pas toujours. Et on ne l’a pas toujours sous la main, vous l’intuitez.
— Difficile de croire qu’il ait été construit dans le seul but de chanter ces chansons idiotes et de réciter des horoscopes, fit Roland d’un air pensif.
— Peut-être que les Anciens lui ont donné des passe-temps, dit Margaret Eisenhart, et maintenant que ses tâches principales sont perdues — perdues dans le temps, vous intuitez —, il se concentre sur ces passe-temps.
— Vous pensez que ce sont les Grands Anciens qui l’ont construit ?
— Qui d’autre ? demanda Vaughn Eisenhart.
Andy avait disparu, et la cour était à nouveau vide.
— Si fait, qui d’autre, répéta Roland, toujours pensif. Qui d’autre posséderait à la fois le savoir-faire et les outils ? Mais les Grands Anciens avaient disparu deux mille ans avant la première visite des Loups à La Calla. Deux mille ans au moins. Alors, ce que j’aimerais savoir, c’est qui ou quoi a programmé Andy pour qu’il ne parle pas d’eux, sauf pour vous informer, vous autres, qu’ils arrivent. Et j’ai une autre question, moins intéressante peut-être, mais tout aussi pressante : pourquoi vous donne-t-il cette nouvelle s’il ne peut pas — ou ne veut pas — vous dire autre chose ?
Eisenhart et sa femme se regardaient, effarés. Ils n’étaient pas allés plus loin que la première partie de ce que Roland avait dit. Le Pistolero n’en fut pas surpris, mais il se sentit un peu déçu par eux. Vraiment, c’était l’évidence même, si on y réfléchissait une seconde. Mais à la décharge des Eisenhart, Jaffords et Overholser de La Calla, il ne devait pas être facile de penser clairement quand vos babés étaient en danger.
On frappa à la porte.
— Entrez ! fit Eisenhart.
C’était Ben Slightman.
— Tout le bétail est rentré, patron.
Il retira ses lunettes et les essuya avec un pan de sa chemise.
— Et les garçons sont partis avec la tente de Benny. Andy les suivait de près, alors tout va bien.
Slightman se tourna vers Roland.
— Il est un peu tôt pour les chats-des-roches, mais s’il devait s’en montrer un, Andy laisserait mon fils lui tirer dessus au moins une fois avec son bah — il est programmé pour ça, et il revient en disant « Ordre enregistré ». Et si Benny devait le rater, Andy s’interposerait entre les garçons et le félin. Il est programmé strictement pour la défense, on n’a jamais pu effacer ça, mais si la bête devait revenir à la charge…
— Andy le réduirait en morceaux, compléta Eisenhart.
Il s’exprimait avec une sorte de satisfaction morbide.
— Il est rapide, non ?
— Mon-salaud, fit Slightman. Il en a pas l’air, comme ça, avec son allure de grande perche. Mais si fait, il peut se montrer rapide comme l’éclair, quand il veut. Plus rapide que n’importe quel chat-des-roches. On pense qu’il marche sur énergie fantomique.
— C’est très probable, répondit distraitement Roland.
— Peu importe, fit Eisenhart. Mais écoute, Ben — d’après toi, pourquoi Andy ne veut pas parler des Loups ?
— Il est programmé…
— D’accord, mais comme nous l’a fait remarquer Roland juste avant que tu arrives — et on aurait dû y penser par nous-mêmes depuis longtemps — si ce sont bien les Grands Anciens qui l’ont mis en route, sachant que les Anciens sont morts, ou qu’ils ont disparu… bien longtemps avant que les Loups se montrent… tu vois le problème ?
Slightman l’Aîné hocha la tête, puis remit ses lunettes.
— Il devait y avoir quelque chose de ressemblant dans les temps reculés, non ? Qui ressemble assez aux Loups pour qu’Andy s’y trompe. Je ne vois que ça.
Vraiment ? se demanda Roland.
Il sortit la carte des jumeaux Tavery, l’ouvrit et leur désigna un arroyo dans la zone des collines, au nord de la ville. Il s’enfonçait en serpentant dans ces collines, jusqu’à l’une des anciennes mines de grenat de La Calla. Celle-là consistait en un bras de forage s’enfonçant à une dizaine de mètres de profondeur à flanc de colline, et c’était tout. Rien à voir ou presque avec Verrou Canyon à Mejis (il n’y avait pas de tramée dans l’arroyo, pour commencer), si ce n’est cette ressemblance cruciale : dans les deux cas, il s’agissait d’un cul-de-sac. Et Roland savait qu’un homme avait tendance à avoir de nouveau recours à ce qui avait déjà marché une fois. Le fait de choisir cet arroyo, cette mine en cul-de-sac pour monter une embuscade contre les Loups paraissait parfaitement logique. Aux yeux d’Eddie, de Susannah, des Eisenhart, et maintenant du contremaître de ce dernier. Ça paraîtrait tout aussi logique à Sarey Adams et à Roselita Munoz. Et au Vieux. Il dévoilerait au moins cette partie de son plan aux autres, et eux aussi trouveraient ça logique.
Et s’il omettait des détails ? Si certaines de ses paroles n’étaient que mensonges ?
Et si les Loups avaient vent de ces mensonges, et qu’ils les croyaient ?
Voilà qui serait une bonne chose, n’est-ce pas ? S’ils fonçaient droit dans la bonne direction, mais en se trompant de cible ?
Oui, mais il faudra bien que je fasse confiance à quelqu’un et que je lui révèle toute la vérité. Mais qui ?
Pas Susannah, car Susannah était à nouveau deux, et il ne faisait pas confiance à l’autre.
Pas Eddie, car Eddie pourrait révéler malgré lui un détail crucial à Susannah, et alors Mia serait au courant.
Pas Jake, car Jake était devenu le meilleur ami de Benny Slightman.
Il se retrouvait de nouveau seul, et jamais la solitude ne lui avait pesé autant.
— Écoutez, dit-il en tapotant sur la carte l’emplacement de l’arroyo. Voici un endroit qui pourrait convenir, Slightman. Facile d’y entrer, plus difficile d’en sortir. Supposez qu’on y emmène tous les enfants d’un certain âge et qu’on les laisse en sûreté dans cette petite mine ?
Il vit passer dans les yeux de Slightman un éclair de compréhension. Et autre chose, aussi. De l’espoir, peut-être.
— Quand on cache les enfants, ils savent où. C’est comme s’ils les sentaient, comme les ogres dans les contes pour enfants.
— C’est ce que j’ai cru comprendre, répondit Roland. Je suggère justement que l’on pourrait se servir de ça.
— Faire d’eux un appât, vous voulez dire. Pistolero, c’est dur, comme proposition.
Roland, qui n’avait aucune intention de placer les enfants de La Calla dans cette mine de grenat abandonnée — ni même à proximité — hocha la tête. Il faut parfois faire des choix difficiles, Eisenhart.
— Grand merci, répondit Eisenhart, mais son expression était maussade.
Il toucha la carte du doigt.
— Ça pourrait marcher. Si fait, ça pourrait marcher… si vous réussissez à y faire entrer tous les Loups.
Où qu’on cache les enfants, j’aurai besoin d’aide pour les y emmener, pensa Roland. Il faudra des gens qui sachent où aller, et quoi faire. Un plan. Mais pas encore. Pour le moment, je peux me contenter de jouer ce jeu-là. C’est comme une partie de Castels. Parce que l’un d’entre nous se camoufle.
Comment le savait-il ? Il ne le savait pas.
Le sentait-il ? Si fait, il le sentait.
Maintenant, on est à vingt-trois. À vingt-trois jours des Loups.
Ça suffirait. Il le fallait.
CHAPITRE 6
Le conte du Gran-Pere