Elle porta subitement les mains à son visage. Aaron partit d’un grand éclat de rire et fit de même, pour l’imiter (« bou-bou », fit-il à travers ses doigts), mais les deux paires de jumeaux gardèrent leur expression grave. Alarmée, même.
— Qu’est-ce qu’elle a, Man-Man ? demanda Lyman en tirant sur le pantalon de son père.
Zalman, inconscient de ce qui l’entourait, poursuivit son chemin vers la grange, une main dans la bouche et l’autre entre les jambes.
— Rien, fiston. Ta Man-Man va bien.
Tian posa le bébé par terre, puis se passa le bras sur les yeux.
— Tout va bien. Pas vrai, Zee ?
— Si fait, dit-elle en baissant les mains.
Elle avait les yeux rouges, mais elle ne pleurait pas.
— Et grâce au ciel, ce qui ne va pas ira.
— De vos lèvres à l’oreille de Dieu, répondit Eddie, en regardant le géant cheminer lourdement vers la grange. De vos lèvres à l’oreille de Dieu.
— Est-ce que votre Gran-Pere est dans un bon jour ? demanda Eddie à Tian quelques minutes plus tard.
Ils avaient marché un peu, afin que Tian puisse montrer à Eddie le champ qu’il appelait Fils de Pute, laissant Zalia et Susannah s’occuper des enfants, grands et petits.
— Si c’était le cas, vous l’auriez remarqué, répondit Tian, plissant le front. Ces dernières années, il a l’esprit sacrément embrouillé, et il se fiche pas mal de moi, de toute façon. Elle, d’accord, parce qu’elle lui donne la becquée, et puis elle lui essuie la bouche quand il bave, et elle lui dit grand merci. Comme si je n’avais pas assez de deux balourds à nourrir. Il faut que je me retrouve avec ce sale caractère, en plus. Sa tête a rouillé comme un vieux gond. La moitié du temps, il ne sait même plus qui il est, alors dire quelque chose petit-petit…
Tandis qu’ils marchaient, les hautes herbes venaient bruisser doucement contre leurs jambes. À deux reprises, Eddie faillit trébucher sur des cailloux, et une fois, Tian l’attrapa par le bras pour lui faire éviter ce qui ressemblait à un brise-pattes modèle grande taille. Tu parles qu’il appelle ce champ Fils de Pute, pensa-t-il. Et pourtant, on notait çà et là des signes de culture. Difficile de croire que qui que ce soit ait réussi à planter un soc dans ce foutoir, mais on aurait dit que Tian Jaffords avait essayé.
— Si votre femme dit vrai, je pense qu’il faut que je parle au Gran-Pere. Que j’entende son histoire.
— Mon Grand-pa a des histoires, d’accord. Des milliers ! Le problème, c’est que la plupart, c’est des mensonges depuis toujours, et qu’en plus, maintenant, il les mélange. Il a toujours eu un accent lourd, et depuis trois ans, il n’a plus ses trois dernières dents. Il y a fort à parier que vous ne comprendriez pas un mot de son charabia. Je vous souhaite bien du plaisir, Eddie de New York.
— Mais que diable vous a-t-il fait, Tian ?
— C’est pas ce qu’il m’a fait, mais ce qu’il a fait à mon Pa. C’est une longue histoire, qui n’a rien à voir avec nos affaires. Laissez tomber.
— Non, vous, laissez tomber, lâcha Eddie, en s’immobilisant.
Surpris, Tian se tourna vers lui. Eddie hocha la tête, sans un sourire : tu m’as très bien entendu, disait son visage. Il avait vingt-cinq ans, un an de plus que Cuthbert Allgood quand ce dernier avait péri à Jéricho Hill, mais dans cette lumière déclinante, on aurait pu le prendre pour un homme de cinquante ans. Un homme d’une fermeté inébranlable.
— S’il a bel et bien vu un Loup mort, il faut qu’on entende ce qu’il a à dire.
— Je n’intuite pas, Eddie.
— Ouais, mais je crois que vous intuitez très bien mon but. Quoi que vous ayez contre lui, mettez-le de côté. Si on arrive à se débarrasser des Loups, vous aurez ma bénédiction pour le pousser dans la cheminée ou le pousser de votre foutu toit. Mais pour le moment, ravalez votre bile. OK ?
Tian acquiesça. Il resta debout là, les mains dans les poches, le regard perdu dans son champ de malheur, celui qu’il appelait Fils de Pute. Sur son visage on lisait une expression d’avidité inquiète.
— Vous pensez vraiment que son histoire de Loup mort, c’est du bla-bla ? Si c’est le cas, ne me faites pas perdre mon temps.
À contrecœur, Tian répondit :
— J’aurais plus tendance à croire celle-là que les autres.
— Pourquoi ça ?
— Eh bien, il la raconte depuis que je suis assez grand pour l’entendre, et c’est une des seules à n’avoir pas beaucoup changé… Et puis…
Les mots qui suivirent parurent écrasés, comme s’il parlait les dents serrées.
— Mon Gran-Pere n’a jamais manqué de courage et de panache. Si quelqu’un avait assez de cœur au ventre pour aller sur la Route de l’Est et tenir tête aux Loups — sans parler du karme pour convaincre d’autres de l’accompagner — je parierais tout mon argent sur Jamie Jaffords.
— Du karme ?
Tian réfléchit au moyen d’expliquer le terme.
— Si vous deviez mettre la tête dans la gueule d’un chat-des-roches, il faudrait du courage, pas vrai ?
Eddie pensa qu’il faudrait surtout être fêlé, mais il acquiesça.
— Eh bien, pour convaincre quelqu’un d’autre de le faire, il faudrait du karme. Votre dinh, il a du karme, pas vrai ?
Eddie se remémora certaines choses que Roland avait réussi à lui faire faire, et il hocha la tête. Roland avait du karme, ça oui. Il avait même un karme d’enfer. Et Eddie était certain que les vieux compagnons du Pistolero en auraient convenu.
— Si fait, dit Tian en reportant de nouveau le regard sur le champ. Quoi qu’il en soit, si vous voulez tirer quelque chose d’à peu près sensé du vieux, à votre place j’attendrais jusqu’après le souper. Il se ranime toujours un peu après avoir eu sa pâtée et sa demi-pinte de graf. Et faites en sorte que ma femme s’asseye juste à côté de vous, qu’il puisse la voir. J’imagine qu’il aurait bien aimé avoir bien plus que ça, s’il avait été plus jeune.
Son visage s’assombrit de nouveau.
Eddie lui donna une claque sur l’épaule.
— Eh bien, il n’est plus tout jeune. Mais vous l’êtes, vous. Alors détendez-vous, d’accord ?
— Si fait.
Tian fit visiblement un gros effort dans ce sens.
— Qu’est-ce que vous pensez de mon champ, pistolero ? Je vais planter du madrigal, l’année prochaine. Ce truc jaune que vous avez vu dans le potager.
Ce qu’Eddie en pensait, c’est que ce champ ressemblait à un désespoir imminent. Et il soupçonnait Tian de penser la même chose, au fond de lui-même. On ne baptisait pas son seul champ non cultivé Fils de Pute si on en attendait des merveilles. Mais il reconnaissait cette expression, sur le visage de Tian. C’était celle qu’il lisait sur celui d’Henry quand ils s’apprêtaient tous deux à aller se ravitailler. Chaque fois, ç’allait être un superdeal, le deal du siècle. Rien que de la Chinoise Blanche, laisse tomber cette merde mexicaine qui te fait tourner la tête et qui te met les tripes à l’envers. Ils allaient planer pendant une semaine, planer comme jamais, et après ça ils laisseraient tomber la dope pour de bon. Ça c’était l’Évangile selon saint Henry, et ç’aurait pu être Henry, à ses côtés dans ce champ, lui racontant la belle récolte de madrigal que ça ferait, et combien ceux qui lui avaient dit que rien ne pousserait aussi loin au nord allaient rire jaune, à la prochaine Moisson. Et alors il achèterait le champ de Hugh Anselm, là-bas, derrière cette crête… il prendrait un ou deux journaliers pour la moisson, parce que cette terre, ce serait de l’or à perte de vue… et puis pourquoi pas, il pourrait peut-être même arrêter complètement le riz et devenir un magnat du madrigal.