D’un signe de tête, Eddie désigna le champ, qui n’était même pas à moitié retourné.
— Pourtant, il a l’air long à semer. J’imagine qu’il faut faire sacrément attention, avec les mules.
Tian lâcha un rire bref.
— Je ne me risquerais pas à amener une mule ici, Eddie.
— Mais alors… ?
— Je harnache ma sœur.
La mâchoire d’Eddie s’ouvrit malgré lui.
— Vous vous foutez de moi !
— Pas le moins du monde. J’aurais bien harnaché Zal, aussi — il est plus grand, comme vous avez pu le voir, et encore plus fort —, mais pas aussi finaud. Ce serait beaucoup de problèmes pour pas grand-chose. J’ai essayé.
Complètement abasourdi, Eddie secoua la tête. Leurs ombres portaient loin sur la terre bosselée, avec sa récolte de mauvaises herbes et de chardons.
— Mais… mon vieux… c’est votre sœur !
— Si fait, et à quoi d’autre vous voulez qu’elle passe ses journées ? Qu’elle s’asseye devant la grange, à regarder les poules ? Qu’elle dorme de plus en plus, et qu’elle ne se réveille que pour ses patates et sa sauce ? Ça vaut mieux comme ça, croyez-moi. Elle s’en fiche. Il faut batailler dur pour qu’elle fasse des sillons droits, même quand il n’y a pas de cailloux ou de trous tous les dix pas, mais elle tire comme un beau diable et elle rigole comme une folle.
Eddie finit par se laisser convaincre par l’ardeur de cet homme. Il n’était pas sur la défensive, en tout cas Eddie n’en eut pas l’impression.
— En plus, dans dix ans elle sera sûrement morte. Qu’elle nous aide tant qu’elle le peut encore, je dis. Et Zalia est de mon avis.
— D’accord, mais pourquoi vous ne faites pas faire une partie du travail à Andy ? Je parie que ça irait plus vite qu’aujourd’hui. Vous tous, dans les petites fermes, vous pourriez vous le partager, vous avez pensé à ça ? Il pourrait labourer les champs, creuser des puits, soulever une poutre de grange à lui tout seul. Et vous feriez des économies de patates et de sauce.
De nouveau, il donna une tape sur l’épaule de Tian.
— Ça, ça devrait vous convaincre.
La bouche de Tian se tordit.
— C’est un beau rêve, je suis d’accord.
— Mais ça ne marche pas, hein ? Ou plutôt, lui ne marche pas.
— Il y a des choses qu’il veut bien faire, mais labourer les champs et creuser des puits n’en font pas partie. On lui demande, et alors c’est lui qui veut savoir votre mot de passe. Quand on n’a pas de mot de passe à lui donner, il vous propose de retenter votre chance. Et alors…
— Et alors il vous dit que vous êtes bien dans la mouise. À cause de la Directive numéro Dix-neuf.
— Si vous êtes au courant, pourquoi vous posez la question ?
— Je savais qu’il faisait ça au sujet des Loups, parce que je lui ai demandé. Je ne savais pas qu’il étendait ça à tous les sujets.
Tian acquiesça.
— Il n’est pas bon à grand-chose, et parfois il est même pénible. Si vous ne l’intuitez pas maintenant, vous le verrez si vous restez longtemps —, mais ce qu’il sait faire, c’est nous dire quand les Loups sont en route, et pour ça nous lui disons tous grand merci.
Eddie dut ravaler la question qui lui montait aux lèvres. Pourquoi le remercier, quand ses nouvelles ne servaient à rien, sauf à les rendre plus malheureux encore ? Bien sûr, ce coup-ci, ils allaient peut-être en tirer quelque chose ; ce coup-ci, les nouvelles d’Andy allaient peut-être apporter du nouveau. Était-ce ce que Monsieur Vous-allez-rencontrer-un-inconnu-intéressant avait cherché depuis le début ? Amener les folken à se redresser sur leurs pattes arrière et à se battre ? Eddie revit le sourire résolument obséquieux d’Andy et trouva un tel altruisme difficile à avaler. Juger les gens (ou même les robots) à leur façon de sourire ou de parler n’était pas juste, pourtant tout le monde le faisait.
Maintenant que j’y réfléchis, sa voix, qu’est-ce que j’en pense ? De ce petit ton suffisant qui dit « je sais tout et pas vous » ? Ou bien c’est encore une vue de l’esprit ?
Le problème, c’est qu’il n’en savait rien du tout.
C’est la voix de Susannah en train de chanter, et accompagnée par les gloussements des enfants — de tous les enfants, petits et grands — qui ramena Eddie et Tian de l’autre côté de la maison.
Zalman tenait l’extrémité de ce qui ressemblait à une corde à bétail. Tia se tenait à l’autre bout. Souriant de toutes leurs dents, ils la faisaient tourner en larges boucles paresseuses, tandis que Susannah, assise sur le sol, récitait une chansonnette qu’Eddie se rappela vaguement. Zalia et ses quatre autres enfants sautaient tous ensemble, leurs cheveux se soulevant et retombant en cadence. Le petit Aaron se tenait à côté, sa couche à présent presque aux genoux. Il arborait un grand sourire rayonnant. De son petit poing potelé, il décrivait des moulinets en même temps que la corde.
— La bergère dit l’ramoneur ! m’a rendu visite t’t’à l’heure ! Et il m’a volé mon cœur !
— Plus vite, Zalman ! Plus vite, Tia ! Allons, faites-les sauter plus fort que ça !
Tout à coup, Tia se mit à tourner son bout de corde plus vite, et une seconde plus tard, Zalman synchronisa ses mouvements sur ceux de la jeune fille. Visiblement, c’était une chose dont il était capable. Riant aux éclats, Susannah accéléra le tempo de sa chanson.
— La bergère rêve de bonheur ! Viens donc petit ramoneur ! Mais lui se moque du bonheur ! C’qu’il veut c’est faire le coureur ! Ouah, Zalia, je vois tes genoux, ma fille ! Plus vite, les gars, plus vite !
Les deux paires de jumeaux sautaient comme des volants de badminton, et Heddon s’était calé les poings sous les aisselles, et faisait le coq. À présent qu’ils avaient dépassé l’effroi qui les rendait maladroits, les deux plus jeunes sautaient avec une harmonie presque effrayante. Même leurs cheveux avaient l’air de voleter en touffes semblables. Cela rappela à Eddie les jumeaux Tavery, dont les taches de rousseur étaient parfaitement identiques.
— Mais sache… Mais sache petit ramoneur…
Puis elle s’interrompit.
— Bon sang, Eddie, je ne me rappelle plus la suite !
— Plus vite, les gars, dit Eddie aux géants qui faisaient tourner la corde.
Ils obéirent, Tia en profitant pour lâcher vers le ciel assombri un de ses braiments tonitruants. De l’œil, Eddie enregistra le rythme de la corde, se penchant d’avant en arrière sur les genoux. Il posa la main sur la crosse du revolver de Roland, pour vérifier qu’il ne s’envolerait pas.
— Eddie Dean, ça ne va pas la tête ! cria Susannah, en riant.
Mais au passage suivant de la corde, il se glissa entre Hedda et sa mère. Il se retrouva face à Zalia, dont le visage rouge étincelait de sueur, sautant avec elle en harmonie parfaite, déclamant le petit morceau de la chanson qui lui revenait en mémoire. Pour rester dans le bon rythme, il lui fallait presque débiter les paroles à la façon d’un commissaire-priseur dans une foire aux bestiaux. Ce n’est que plus tard qu’il remarqua qu’il avait changé le nom du méchant garçon, lui donnant un petit air typiquement Brooklyn.
— Mais sache petit ramoneur ! Qu’elle était tout ton bonheur ! Et qu’à trop faire le coureur ! Tu y as laissé ton cœur !