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— Allez, les gars ! Tournez !

C’est ce qu’ils firent, faisant tournoyer la corde si vite qu’elle devint floue. Dans ce monde qui lui paraissait monter et descendre le long d’une grande échasse sauteuse invisible, il aperçut un vieil homme aux cheveux vaporeux et aux tempes grisonnantes, qui sortait de la galerie couverte comme un hérisson de son trou, scandant chaque pas de sa canne de bois de fer. Salut, Gran-Pere, pensa-t-il, puis il écarta momentanément le vieillard de ses pensées. Tout ce qui lui importait pour l’instant, c’était de ne pas perdre pied et de ne pas merder avec la corde. Enfant, il avait toujours adoré sauter à la corde et il avait détesté l’idée de devoir laisser ça aux filles en passant à l’école primaire Roosevelt, ou bien de passer pour la pédale de service. Plus tard, en cours de sport au lycée, il avait redécouvert brièvement les joies de la corde à sauter. Mais jamais comme ça. C’était comme s’il découvrait (ou redécouvrait) un rite magique qui rattachait sa vie et celle de Susannah à New York, à cette autre vie, et sans avoir recours à une porte ou une boule magique, ou même au vaadasch. Il riait comme un fou et se mit à bouger les pieds en ciseaux, d’avant en arrière. Un instant plus tard, Zalia Jaffords l’imitait, reproduisant ses moindres faits et gestes. C’était aussi délectable qu’une Danse du Riz. Voire meilleur, parce qu’ils dansaient tous à l’unisson.

En tout cas, il était certain que c’était pour Susannah un moment magique, et de toutes les merveilles passées et à venir, ces quelques instants chez les Jaffords devaient garder leur aura incomparable. Ils n’étaient pas deux à sauter en tandem, ni même quatre, mais six, tandis que les deux géants idiots et hilares faisaient tourner la corde aussi vite que le permettaient leurs bras gros comme des poutres.

Tian éclata de rire et se mit à battre la mesure de sa bottillonne, en s’écriant :

— Encore mieux qu’un tambour ! Pas vrai ! Mon-salaud !

Et, depuis la galerie, son grand-père lâcha un rire tellement mité que Susannah se demanda depuis combien de temps il le conservait dans la naphtaline.

Pendant encore quelques secondes, la magie persista. La corde tournait si vite qu’on la perdait des yeux et que la seule preuve de sa présence était le bruissement dans l’air, comme une aile, et le claquement régulier sur le sol. Les six personnes prises dans ce bruissement d’aile — depuis Eddie, le plus grand de tous, près de Zalman, jusqu’au grassouillet petit Lyman, du côté de Tia — toutes montaient et descendaient comme des pistons dans un moteur.

Puis la corde buta dans le talon de quelqu’un — celui d’Heddon, d’après ce que put voir Susannah, même si plus tard chacun se l’imputa à lui-même, pour que personne ne se sente responsable — et ils s’effondrèrent dans la poussière, essoufflés et riant. Eddie s’attrapa la poitrine des mains et jeta un regard en direction de sa femme.

— Je fais une attaque, mon ange, tu ferais bien d’appeler les pompiers.

Elle se hissa jusque près de lui et baissa la tête, afin qu’il pût l’embrasser.

— Ne dis pas de bêtises. C’est plutôt mon cœur que tu attaques, Eddie Dean. Je t’aime.

Il la regarda avec beaucoup de sérieux, levant les yeux de la poussière de la cour. Il savait que, quelle que fût la profondeur de son amour pour lui, il l’aimerait toujours plus en retour. Et comme toujours quand il se faisait ce genre de réflexions, il lui vint un pressentiment, celui que le ka n’était pas leur ami, et que les choses finiraient mal entre eux.

Si c’est le cas, alors ma tâche consiste à les rendre aussi belles que possible, le temps que ça durera. Sauras-tu t’acquitter de ta tâche, Eddie ?

— Avec grand plaisir, dit-il.

Elle haussa les sourcils.

— Sais-tu ? lui demanda-t-elle, ce qui en langage de La Calla signifiait je te demande pardon ?

— Oui, dit-il avec un grand sourire. Tu peux me croire, c’est oui.

Il lui passa un bras autour du cou, l’attira à lui et l’embrassa sur le front, sur le nez et pour finir, sur les lèvres. Les jumeaux éclatèrent de rire et applaudirent. Le bébé gloussa. Et sous la véranda, le vieux Jamie Jaffords en fit autant.

4

Après une telle dépense d’énergie, ils étaient tous affamés ; avec l’aide de Susannah dans son fauteuil, Zalia disposa un énorme repas sur la grande table à tréteaux, devant la maison.

Eddie trouva la vue géniale. Au pied de la colline poussait ce qu’il prit pour une variété particulièrement dure de riz, qui atteignait maintenant la taille d’un petit homme. Au-delà, le fleuve était illuminé par les lueurs du couchant.

— Dis donc un petit mot, Zee, si tu veux bien, suggéra Tian.

Elle eut l’air ravie de s’exécuter. Susannah apprit plus tard à Eddie que Tian n’avait jamais accordé beaucoup d’importance à la religion de sa femme, mais que les choses avaient eu l’air de changer depuis que le Père Callahan avait surpris Tian en prenant sa défense, lors de la réunion de la ville.

— Les enfants, baissez la tête.

Quatre têtes s’inclinèrent — six, en comptant celles des grands enfants. Lyman et Lia fermaient les yeux tellement serrés qu’ils avaient l’air en proie à une effroyable migraine. Ils avaient croisé les mains devant eux, propres et rosies par l’eau froide de la pompe.

— Bénissez ce repas, Seigneur, et faites que nous éprouvions de la gratitude. Merci pour la compagnie que vous nous envoyez, que cette rencontre soit heureuse pour eux et pour nous. Délivrez-nous de la terreur qui vole à midi et de celle qui rampe la nuit. Grand merci.

— Grand merci, s’écrièrent les enfants — Tia d’une voix de stentor qui fit vibrer les fenêtres.

— Au nom du père et de son fils, l’Homme Jésus, fit-elle.

— L’Homme Jésus, répétèrent les enfants en chœur.

Eddie constata avec un certain amusement que le Gran-Pere, qui exhibait un crucifix presque aussi gros que celui de Zalman ou de Tia, restait assis les yeux ouverts, se curant tranquillement le nez pendant le bénédicité.

— Amen.

— Amen !

— PATATES ! cria Tia.

5

Tian était assis à l’une des extrémités de la longue table, et Zalia à l’autre. Les jumeaux n’avaient pas été relégués dans le ghetto de la « table des petits » (comme c’était toujours le cas pour Susannah et ses cousins lors des réunions de famille, ce qu’elle détestait au plus haut point), mais étaient assis à la file sur l’un des côtés, les deux plus jeunes flanqués des plus grands. Heddon aidait Lia ; Hedda aidait Lyman. Susannah et Eddie étaient placés côte à côte, en face des enfants, avec l’un des géants à la gauche de Susannah et l’autre à la droite d’Eddie. Le bébé était confortablement installé sur les genoux de sa mère, puis, quand il commença à s’ennuyer, passa sur ceux de son père. Le vieillard était assis à côté de Zalia, qui le servait, lui coupait sa viande tout petit-petit et lui essuyait effectivement le menton quand de la sauce coulait. Tian lançait des regards noirs dans leur direction, d’un air boudeur dont Eddie pensa qu’il n’était pas à son honneur, mais il ne dit pas un mot, sauf une fois, pour demander à son grand-père s’il voulait plus de pain.

— Si y’en veux, mon bras malche touyours, répondit le vieil homme, et il attrapa le panier de pain, pour le prouver. Il le fit avec habileté, pour un homme d’un âge canonique, puis il gâcha cette première impression en renversant le pot de confiture.