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Eddie nota intérieurement qu’il fallait qu’il en touche deux mots à Roland. Il ne savait pas si cette histoire de lancer de plat avait le moindre intérêt pour eux, mais ce qu’il savait, c’est qu’ils étaient vraiment à court d’armes.

— La Molly qu’a tué l’Loup…

— Ce n’était pas vous ?

Cette façon qu’avaient vérité et légende de se mélanger jusqu’à en devenir inextricable laissait Eddie perplexe.

— Non pas, non pas, même si — les yeux du Gran-Pere se mirent à briller — j’ai ben pu dire qu’c’était moi, une fois ou deux, p’t-êt’ben pour faire écalter les cuisses à une d’moiselle, t’intuites ?

— Je crois, oui.

— C’est la Molly, Molly la rousse qu’a eu la bête avec son plat, la vélité, mais là j’mets la chalue avant les bœufs. On a vu le nuage de poussièl… et pis, p’têt à six roues avant la ville, i’s’est sépalé troiement.

— Qu’est-ce que c’est ? Je ne connais pas cette expression.

Le Gran-Pere leva trois doigts bandés pour indiquer que les Loups étaient partis dans trois directions différentes.

— Le plus glos gloupe — d’aplès la taille du nuage, j’intuite — l’est entré en ville, vers chez Took, et c’était pas bête, pasqu’y’en avait, i’z’avaient voulu cacher leurs babés dans la léserve, derrière. Took l’a une pièce seclète loin derrière, où il met l’argent et les bijoux et que’ques vieux fusils et aussi d’aut’ malchandises. S’appelle pas Took poul lien, c’est pas du toc, qu’il a !

Et il lâcha une nouvelle salve de gloussement rouillé.

— C’était une bonne planque, même les employés de c’te vieille bique, i’savaient pas qu’elle existait, poultant le moment venu, les Loups z’i sont allés tout doit, z’ont pris les babés et z’ont déglingué tous ceux qu’ont ’ssayé d’les en empêcher, ou même qu’ont supplié. Et pis z’ont tout rossé avec leurs lumitliques et sont paltis en blûlant tout. Tout blûlé, pour sûr, et c’t’heureux que toute la ville y a pas passé, jeune sai, pasque les flammes qu’ça fait, les lumitliques, c’est pas comme les z’aut’feux, ça non, les z’aut’y suffit d’y mett’ de l’eau. Mais va-t’en jeter d’l’eau sur ceux-là, ça les fait r’monter ! Encore plus hautes ! Plus hautes et plus chaudes ! Mon-salaud !

Il cracha par-dessus la rambarde pour donner du poids à son propos, puis jeta un regard perspicace en direction d’Eddie.

— C’que j’veux dire, c’est que même si mon p’tit-fils arrive à en convainc’ de se batt’, ou toi et ta blune, Eben Took en fia pas paltie, pour sûr. Les Took ont c’te boutique depuis la nuit des temps, et z’ont pas envie d’la voir blûler encore une fois. Une fois, ça a suffi pour ces pauv’ lâches, tu m’suis ?

— Oui.

— Les deux z’aut’ nuages de poussièl, le plus glos est allé au sud, vers les ranchs. Le plus p’tit, l’a descendu la Loute de l’Est vers les p’tites plop’iétés, et c’est là qu’on était, et c’est là qu’on les a cueillis.

Le visage du vieil homme rayonnait de l’éclat de ces souvenirs. Eddie ne put se représenter le jeune homme qu’il avait été (le Gran-Pere était trop âgé pour ça), mais il vit dans ses yeux chassieux un mélange d’excitation et de détermination, mais aussi de peur et d’inquiétude, toutes ces émotions qui avaient dû l’envahir, ce jour-là. Qui avaient dû les envahir tous. Eddie tendait vers tout ça comme un homme affamé en quête de nourriture, et le vieux dut percevoir ce sentiment sur son visage, car il parut retrouver du répondant et de la vigueur. Ce ne devait certes pas être le genre de réaction qu’il avait obtenue de son petit-fils. Tian ne manquait pas de courage, grand merci, mais ça restait un péquenaud. Alors qu’avec celui-là, avec cet Eddie de New York… il ne ferait peut-être pas de vieux os et il finirait sans doute le nez dans la poussière, mais au moins ça n’était pas un péquenaud, par ’Riza.

— Continuez, demanda Eddie.

— Si fait. Pour sûr. Ceux qui v’naient vers nous, y en a qu’ont bifulqué vers la Loute du Fleuv’, vers les p’tits riziers qu’y a là-bas — on voyait la poussièl — et pis quequ’z’aut’ ont pris Peaberry Road. J’me ’appelle, Pokey Slidell s’est toulné vers moi, l’avait son sourire triste, l’a tendu la main (pas celle qui t’nait l’bah, l’aut’) et l’a dit…

7

Sous ce ciel d’automne brûlant, dans le chant des derniers criquets de la saison qui s’élève des hautes herbes blanches tout autour d’eux, voilà ce que dit Pokey Slidell : « J’ai été heureux de te connaître, Jamie Jaffords, la vérité. » Il a ce sourire sur les lèvres, un sourire comme Jamie ne lui en a jamais vu, mais comme il n’a que dix-neuf ans, et qu’il vit loin d’ici, sur ce que d’aucuns appellent la Borde et d’autres le Croissant, il y a plein de choses qu’il ne connaît pas. Ou qu’il ne connaîtra jamais, à en juger par la situation présente. C’est un sourire triste, mais il n’y voit pas une once de lâcheté. Jamie se dit qu’il doit avoir le même sourire. Les voilà, sous le soleil de leurs pères, et bientôt les ténèbres les engloutiront. Leur dernière heure est venue.

Néanmoins, quand il saisit la main de Pokey, c’est d’une poigne ferme.

— Tu as encore beaucoup à connaître de moi, Pokey, lui dit-il.

— J’espère que tu dis vrai.

Le nuage de poussière fonce vers eux. Dans une minute, peut-être même moins, ils pourront voir les cavaliers. Et surtout, les cavaliers pourront les voir.

Eamon Doolin dit :

— Vous savez, je pense qu’on devrait se mettre dans le fossé — et il indique le côté droit de la route — et se faire tout petit-petit. Et puis, dès qu’ils passeront, on pourra leur sauter dessus.

Molly Doolin est vêtue d’un pantalon de soie noire ajusté et d’un chemisier de soie blanche ouvert sur le cou, et qui révèle une petite Amulette de la Moisson en argent : Oriza, le poing dressé. Dans sa main droite, Molly tient un plat affûté, en titane bleu acier, décoré d’un fin liseré de feuilles de riz. Jetée sur l’épaule, elle porte une poche en roseau, doublée de soie. Elle contient cinq autres plats, deux à elle et trois appartenant à sa mère. Sa chevelure étincelle tellement dans cette lumière éclatante qu’on croirait sa tête en feu. Et c’est ce qui arrivera bien assez tôt, vrai.

— Fais donc ce que tu veux, Eamon Doolin, dit-elle. Mais moi, je vais rester plantée là, pour qu’ils puissent me voir et je vais leur crier au visage le nom de ma sœur jumelle, pour qu’ils l’entendent bien. Ils auront beau me piétiner, j’en tuerai un ou bien je lui trancherai les jambes quand son foutu cheval me passera dessus, tu peux me croire.

Elle n’a rien le temps d’ajouter. Les Loups surgissent de la petite butte qui marque l’entrée du petit terrain d’Arra, et les quatre folken de La Calla les voient enfin arriver et plus personne ne parle de se cacher. Jamie s’attendait presque à ce qu’Eamon Doolin, avec ces manières gracieuses et son front déjà dégarni à vingt-trois ans, lâche son bah et détale dans les hautes herbes, les bras en l’air pour indiquer qu’il se rend. Au lieu de quoi, il se place aux côtés de sa femme et il arme un boit. On entend un long vrombissement au moment où il enroule la corde serrée-serrée.