Ils se tiennent en travers de la route, les bottes vissées dans le sol farineux. Ils bloquent le passage de leurs corps. C’est la chose à faire. Ils vont mourir ici, mais ce n’est pas grave. Mieux vaut mourir que de rester là les regarder emmener d’autres enfants. Chacun d’entre eux a perdu un jumeau, et Pokey — qui est de beaucoup leur aîné à tous — a vu les Loups emmener l’un après l’autre son frère et son jeune fils. C’est la chose à faire. Ils savent pertinemment que les Loups feront payer aux autres ce qu’ils font maintenant, mais ça n’a pas d’importance. C’est la chose à faire.
— Allez ! crie Jamie, en armant son propre bah — une fois, deux fois, et clic — Allez, bande de buses, venez chercher votre raclée ! De la part de La Calla ! De Calla Bryn Sturgis !
Et soudain, dans la canicule, les Loups semblent ne plus avancer, mais seulement miroiter sur place. Puis le son des sabots, jusqu’ici faible et assourdi, se fait aigu. Et on dirait que les Loups bondissent en avant, dans l’air fourmillant. Ils portent des pantalons aussi gris que la robe de leurs chevaux. Leurs capes vert sombre flottent derrière eux. Des capuches vertes surmontent les masques (ce sont forcément des masques) qui dessinent sur le visage des quatre cavaliers la tête d’un loup affamé aux babines retroussées.
— Quatre contre quatre ! hurle Jamie. Quatre contre quatre, on est quitte, défendez vos positions, bande de mauviettes ! On bougera pas !
Les quatre Loups bondissent vers eux, sur leurs chevaux gris. Les hommes lèvent leurs bahs. Molly — qu’on appelle parfois Molly la Rousse, pour son tempérament farouche autant que pour sa chevelure — brandit son plat au-dessus de son épaule gauche. À présent, elle n’a pas l’air furieuse, mais calme et concentrée.
Les deux Loups à l’extérieur sont armés de lumitriques. Ils les lèvent. Les deux du milieu reculent leur poing ganté de vert, pour lancer quelque chose. Des vifs d’argent, se dit froidement Jamie. Voilà ce qu’ils ont.
— Pas encore, les gars…, dit Pokey. Pas encore… pas encore… maintenant !
Dans un bruit de corde pincée, il fait voler son boit, juste au-dessus de la tête du deuxième Loup sur la droite. Celui d’Eamon frappe au cou celui de gauche. La bête lâche un cri, une sorte de hennissement hystérique, et chancelle au moment où les Loups franchissent les trente derniers mètres. Il s’écroule sur le cheval voisin alors qu’un des cavaliers lance l’objet qu’il tenait. C’est effectivement un vif d’argent, mais il rate sa cible de beaucoup et son système de téléguidage ne parvient pas à rectifier sa trajectoire.
Le boit de Jamie percute le troisième cavalier à la poitrine. Jamie pousse un cri de triomphe, qui meurt instantanément dans sa gorge quand il voit le boit rebondir sur le torse de la chose comme il rebondirait sur celui d’Andy, ou comme une pierre dans le champ appelé Fils de Pute.
Tu portes une armure, espèce de saloperie, tu portes une armure sous cette satanée…
L’autre vif d’argent va droit au but, et frappe Eamon Doolin en plein visage. Sa tête explose dans une gerbe de sang, d’os et de matière gris blême. Le vif d’argent parcourt encore une trentaine de grops, puis il tourne sur lui-même et revient. Jamie se baisse et l’entend cingler au-dessus de sa tête, avec ce bourdonnement grave et dur.
Molly n’a pas bougé d’un pouce, pas même lorsqu’elle a reçu sur elle le sang et la cervelle de son mari. Mais elle se met à hurler :
— ÇA C’EST POUR MINNIE ! ESPÈCES D’ENFANTS DE CATINS !
Et elle lance son plat. C’est maintenant une très courte distance qui la sépare de sa cible — si on peut même parler de distance —, pourtant elle lance fort et le plat s’envole sitôt qu’il quitte sa main.
Trop fort, ma chère, se dit Jamie en se baissant pour éviter le coup à la volée d’une lumitrique (une lumitrique qui produit ce même bourdonnement dur et atroce). Trop fort, mon salaud.
Mais le Loup que Molly a visé semble se précipiter sur le plat en vol. L’objet le cueille juste à la jonction de la capuche verte et du masque. On entend un son étouffé et étrange — tcheum ! — et la chose bascule en arrière, ses mains gantées de vert balayant l’air.
Pokey et Jamie poussent un hourra triomphal mais Molly, quant à elle, attrape froidement un autre plat dans sa poche, ils sont tous là, bien rangés, leur segment plus épais offert à sa main. Elle est en train de l’extraire lorsqu’une lumitrique lui tranche le bras net. Elle vacille, retroussant les lèvres en un rictus de douleur, et elle tombe à genoux, tandis que son chemisier prend feu. Éberlué, Jamie la voit essayer de ramasser dans sa main arrachée le plat qui a roulé dans la poussière de la route.
Les trois Loups restant les ont dépassés. Celui touché par Molly est étendu à terre, secoué d’horribles soubresauts, ses mains gantées se levant et retombant comme s’il essayait de dire : « Qu’est-ce qu’on peut faire ? Qu’est-ce qu’on peut faire de ces foutus péquenauds ? »
Les trois autres font faire demi-tour à leur monture avec la grâce et l’ensemble d’un bataillon de cavalerie, et reviennent droit sur eux. Molly arrache le plat de ses propres doigts morts, puis bascule en arrière, engloutie par les flammes.
— Tiens bon, Pokey ! hurle Jamie, hystérique, tandis que la mort fonce sur eux sous ce ciel d’acier en fusion. Tiens bon, bon Dieu !
Et l’état de grâce persiste, dans l’odeur de chair brûlée des Doolin. C’est ainsi qu’ils auraient dû agir depuis longtemps, si fait, tous autant qu’ils sont, parce qu’on peut venir à bout des Loups, même s’ils ne survivront sans doute pas pour en porter témoignage, et qu’ils emmèneront avec eux leur compadre mort, afin que personne ne l’apprenne.
Nouveau son de corde pincée tandis que Pokey lance un boit, et au même instant, un vif d’argent le frappe en plein cœur et le fait exploser dans ses vêtements, les manches de sa chemise, ses manchettes et la braguette arrachée de son pantalon vomissent du sang et de la chair broyée. Jamie est de nouveau arrosé, cette fois par ce ragoût qui fut autrefois son ami. Il arme son propre bah et le projectile va labourer le flanc d’un cheval gris. Il sait qu’il est inutile de se baisser mais il se baisse quand même, et quelque chose file au-dessus de sa tête en vrombissant. Un des chevaux le percute en passant, le faisant rouler dans le fossé où Eamon voulait les voir se cacher. Son bah s’envole. Il reste allongé là, les yeux ouverts, sans bouger, il les entend faire à nouveau demi-tour et il sait qu’il n’y a plus rien d’autre à faire que de jouer le mort en espérant qu’ils ne s’en rendront pas compte. Ils s’en rendront compte, bien sûr que oui, mais c’est tout ce qui lui reste, alors il le fait, il essaie de mettre dans ses yeux ouverts le voile vitreux de la mort. Encore quelques secondes et il sait qu’il n’aura plus besoin de faire semblant. Il sent la poussière, il entend les criquets dans l’herbe, et il se raccroche à ces choses, sachant que ce sont les dernières qu’il sentira et qu’il entendra, et que la dernière qu’il verra, ce sera ces Loups, fondant sur lui avec leur éternel et abominable rictus.