Ils reviennent au triple galop.
L’un d’eux se retourne sur sa selle et envoie un vif d’argent au passage. Mais au moment où il lance de sa main gantée, son cheval enjambe le corps du Loup abattu, qui tressaute toujours en travers de la route, mais les mains à peine soulevées, à présent. Le vif d’argent passe au-dessus de Jamie, juste un peu trop haut. Il le sent presque hésiter, chercher sa proie. Puis il s’élance en flèche, à travers champ.
Les Loups galopent vers l’est, soulevant la poussière. Le vif d’argent revient comme un boomerang et repasse au-dessus de Jamie, cette fois plus haut et plus lentement. À une quarantaine de mètres à l’est, les chevaux gris font une courbe et disparaissent hors de sa vue. La dernière vision qu’il a d’eux, c’est celle de trois capes vertes, flottant presque à la perpendiculaire de leurs corps.
Dans le fossé, Jamie se redresse sur ses jambes qui menacent de céder sous lui. Le vif d’argent effectue un dernier passage, cette fois droit sur lui, mais très lentement, comme si la puissance qui l’animait s’était épuisée. Jamie rampe tant bien que mal jusqu’à la route, tombe à genoux près des restes calcinés du cadavre de Pokey, et s’empare de son bah. Cette fois-ci, il le tient par l’extrémité, comme un maillet aux Points. Le vif d’argent avance sur lui. Jamie lève le bah à hauteur d’épaule et, quand cette chose lui arrive dessus, il la frappe comme avec une batte, l’envoyant voler dans l’air comme un insecte géant. Elle tombe dans la poussière à côté d’une des bouillonnes déchiquetée de Pokey et reste là, à vibrer avec malveillance, essayant de redécoller.
— Prends ça, saloperie ! crie Jamie en envoyant de la terre à coups de pied sur le vif d’argent. Il sanglote. Prends ça, saloperie ! Prends ça ! Tiens !
La chose finit par rendre l’âme, enterrée sous un tas de poussière blanche qui tressaute et vibre une dernière fois, avant de s’immobiliser.
Sans se lever-il n’a pas encore la force de se remettre sur pied, pas encore, il a déjà du mal à croire qu’il est encore en vie — Jamie Jaffords s’avance à genoux jusqu’au corps du monstre que Molly a tué… car il est bel et bien mort, à présent, ou du moins il ne bouge plus. Il veut lui retirer son masque, et le regarder en face. Il commence par le bourrer de coups de pied, comme un enfant qui pique une colère. Le corps du Loup se balance de droite à gauche, puis s’immobilise à nouveau. Il exhale un relent âcre. Une odeur de pourriture monte du masque, qui semble en train de fondre.
Mort, pense ce garçon qui deviendra le Gran-Pere, le doyen de La Calla. Mort, si fait, aucun doute. Alors hardi, espèce de lâche ! Hardi, dé-masque-le !
C’est ce qu’il fait. Sous ce soleil brûlant d’automne, il se saisit du masque pourrissant, qui lui fait l’effet dans la main d’une sorte de treillis métallique, et il tire dessus. Et il voit…
Pendant une seconde, Eddie ne se rendit même pas compte que le vieux gars s’était tu. Il était toujours perdu dans son histoire, envoûté. Il se figurait la scène si clairement que ç’aurait pu être lui, là-bas, sur la Route de l’Est, agenouillé dans la poussière, le bah sur l’épaule comme une batte de base-ball, prêt à envoyer valser le vif d’argent dans les airs.
Puis Susannah passa en fauteuil devant la véranda, en direction de la grange, un récipient de grain sur les genoux. Elle leur lança un regard curieux, au passage. Eddie sortit de sa torpeur. Il n’était pas venu ici pour se faire divertir. Et il se disait que le fait qu’il puisse être diverti par une telle histoire en disait long sur lui.
— Et puis ? demanda Eddie au vieil homme, lorsque Susannah fut entrée dans la grange. Qu’avez-vous vu ?
— Eh ?
Le Gran-Pere lui adressa un regard tellement vide qu’Eddie sentit le désespoir le gagner.
— Qu’avez-vous vu ? En retirant le masque ?
Pendant un moment, ce regard vide persista — on voit de la lumière, mais il n’y a personne à la maison. Puis (par la seule force de la volonté, à ce qu’il parut à Eddie), le vieil homme revint à lui. Il jeta un œil à la maison, derrière lui. Il contempla la gueule noire de la grange, et la coulée de lumière au phosphore, dans ses profondeurs. Puis il balaya la cour du regard.
Il a peur, pensa Eddie. Il meurt de peur.
Eddie essaya de se convaincre qu’il ne s’agissait là que de la paranoïa d’un vieil homme, mais il ne pouvait s’empêcher de sentir un frisson le parcourir.
— Penche-toi par ici, marmonna le Gran-Pere, et quand Eddie s’exécuta : le seul à qui k’ai laconté ça c’est mon gars Luke… l’père de Tian, t’intuites. Des années et des années après ça, c’était. Il m’a dit d’jamais l’di’ à pelsonne. J’ai dit : « Mais Lukey, si ça peut aider ? Si ça peut aider pour la plochaine fois ? »
Les lèvres du Gran-Pere bougeaient à peine, mais son lourd accent avait presque complètement disparu, et désormais Eddie le comprenait parfaitement.
— Et alors i’m’a dit : « Pa, si tu dois v’aiment que savoir, ça peut aider, poulquoi tu l’as pas dit avant ? » Et j’ai rien pu lui répond’, jeune homme, pasque c’est l’intuition et rien d’aut’ qui m’a scellé la goule. En plus, quel bien ça pouvait faire ? Qu’est-ce que ça change ?
— Je ne sais pas, répondit Eddie.
Leurs visages étaient tout proches. Eddie pouvait sentir le bœuf et la sauce, dans l’haleine de Jamie.
— Comment je pourrais ? Vous ne l’avez pas dit ce que vous avez vu.
— Le Roi Rouge trouve toujours ses hommes de main, i’m’a dit, mon gars. Ce s’lait mieux si personne savait que t’étais là-bas, ce s’rait encore mieux que personne entende ce que tu as vu là-bas, de peur que ça leur levienne aux oleilles, si fait, même à Tonnefoudre. Et c’est une chose bien tliste que j’ai vue, jeune homme.
Bien que dévoré par l’impatience, Eddie jugea bon de laisser le vieil homme dérouler son récit comme il l’entendait.
— Qu’est-ce que c’était, Gran-Pere ?
— J’ai bien vu que Luke me cloyait pas complètement. I’croyait que son plop’ Pa lacontait p’têt bien des histoiles, qu’il lacontait des sornettes, qu’il était un tueul de Loup, poul s’donner des airs. Sauf que même la moitié d’un idiot vellait bien que si j’voulais inventer des sornettes, j’aurais dit que c’était moi qu’avais tué le Loup, et pas la femme d’Eamon Doolin.
Ça se tenait. Puis Eddie se rappela que le Gran-Pere avait au moins suggéré qu’il avait bel et bien prétendu être l’auteur de cet exploit, et plus qu’il était-une-fois, comme disait parfois Roland. Il ne put s’empêcher de sourire.
— Lukey, il avait peur que quelqu’un d’aut’ entende mon histoire et la croie. Que ça finirait par revenir aux oreilles des Loups et que je finirais mort pour rien, sauf inventer des histoires. Sauf que c’étaient pas des histoires.