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De ses yeux chassieux, il supplia Eddie dans la pénombre croissante.

— Toi tu me crois, pas vrai ?

Eddie acquiesça.

— Je sais que vous dites vrai, Gran-Pere. Mais qui…

Eddie marqua une pause. Qui aurait pu te balancer ? c’est la question qui lui vint à l’esprit, mais le Gran-Pere ne comprendrait peut-être pas.

— Mais qui l’aurait racontée ? Qui soupçonniez-vous ?

Le Gran-Pere regarda autour de lui la cour assombrie, sembla sur le point de parler, puis se ravisa.

— Dites-le-moi, insista Eddie. Dites-moi ce que vous…

Une grosse main sèche, tremblant de vieillesse mais toujours étonnamment forte, lui attrapa la nuque et la tira vers le vieux. Des moustaches drues vinrent râper le pavillon de l’oreille d’Eddie, le faisant frissonner des pieds à la tête et lui donnant la chair de poule.

Le Gran-Pere lui murmura dix-neuf mots tandis que les dernières lueurs du jour mouraient et que la nuit tombait sur La Calla.

Les yeux d’Eddie Dean s’arrondirent comme des soucoupes. La première pensée qui lui vint, c’est qu’il comprenait, pour les chevaux — tous ces chevaux gris. La seconde fut Bien sûr. C’est parfaitement logique. On aurait dû le savoir.

Le dix-neuvième mot prononcé, le chuchotement du Gran-Pere cessa. La main qui retenait la nuque d’Eddie relâcha son emprise et retomba sur les genoux du vieillard. Eddie se tourna vers lui.

— C’est la vérité ?

— Si fait, pistolero, répondit-il. La vérité toute nue. Je peux pas dire s’ils sont tous comme ça, parce que des masques identiques peuvent cacher des visages très différents, mais…

— Non, fit Eddie, en repensant aux chevaux gris. Sans parler de tous ces pantalons gris. De ces capes vertes. C’était d’une logique implacable. Que disait cette vieille chanson que sa mère lui chantait, déjà ? Tu es dans l’armée maintenant, tu n’es pas derrière une charrue, tu ne seras jamais riche, espèce de salaud, tu es dans l’armée maintenant.

— Il va falloir que je raconte cette histoire à mon dinh, le prévint Eddie.

Le Gran-Pere hocha lentement la tête.

— Si fait, comme tu voudras. Je m’entends pas bien avec le gars, tu l’intuites. Lukey a bien essayé d’mett’ puis là où Tian a pointé l’sou’cier, t’intuites.

Eddie acquiesça comme s’il avait tout compris. Plus tard, Susannah lui traduisit la phrase : Je ne m’entends pas très bien avec le garçon, tu comprends. Lukey a bien essayé de mettre le puits là où Tian pointait la baguette de sourcier, tu vois.

— Un bâton de sourcier ? demanda Susannah, dans le noir. Elle s’était rapprochée en silence et à présent elle agitait les mains, comme si elle tenait un bréchet.

Surpris, le vieux la regarda, puis fit oui de la tête.

— L’sou’cier, oui-là. Mais faut dile, j’ai dit qu’fallait pas, mais après les Loups, quand z’ont pris sa sœur, Tia, Lukey faisait tou’c’que l’gosse disait. T’imagines, laisser un gamin qu’a pas dix-sept ans décider d’l’emplac’ment, avec ou sans l’soulcier ? Mais Lukey i’l’a mis là, et y avait de l’eau, ça j’te l’accord’, on l’a tous vu bliller, on l’a sentie avant qu’la paroi d’argil’ s’effond’ et enterre mon gamin vivant. On l’a déterré mais il était déjà dans la clairière, la gorge et les p’mons tout pleins d’argile et d’gadoue.

Lentement, très lentement, le vieil homme sortit un mouchoir de sa poche et s’essuya les yeux avec.

— Avec le gars, on a pas eu une parole polie d’puis c’jour-là. Y a c’puits entre nous, vois-tu pas. Mais il a laison, il faut combatt’ les Loups, et si vous devez lui dire un message pour moi, dites-lui que son Gran-Pere le salue bien bas, avec fierté, qu’il le salue beaucoup-beaucoup, yemon-salaud ! Il a le sable de Jaffords dans son estomac, si fait ! On a t’nu bon, y a longtemps, et main’nant c’est l’sang qui parle.

Il hocha la tête, encore plus lentement, cette fois-ci.

— Hardi et va l’raconter à ton dinh, si fait ! Dans les moind’ détails ! Et si le bruit court… si les Loups soltent de Tonnefoudre en avance pour un vieux couillon desséché comme moi…

Il découvrit les rares dents qui lui restaient en un sourire qu’Eddie trouva extraordinairement épouvantable.

— Je sais toujours m’selvil d’un bah, fit-il, et quequ’chose me dit qu’on poullait applend’ à ta blune à lancer l’plat, avec des jamb’ ou sans.

Le regard du vieil homme se perdit dans le noir.

— Qu’i’viennent, dit-il d’une voix douce. Une fois poul toutes, mon-salaud. Une bonne fois poul toutes.

CHAPITRE 7

Nocturne, la faim

1

Mia était de retour au château, mais, cette fois-ci, c’était différent. Cette fois-ci, elle ne se déplaçait pas avec lenteur, jouant avec sa faim, sachant qu’elle serait bientôt rassasiée, totalement rassasiée, qu’elle et son p’tit gars seraient contentés. Cette fois, elle ressentait à l’intérieur d’elle-même un désespoir vorace, comme si un animal sauvage tournait en cage dans son estomac. Elle comprit que ce qu’elle avait ressenti au cours de toutes ces expéditions passées n’était pas du tout de la faim, pas de la vraie faim, mais un sain appétit. Cette fois-ci, c’était différent.

Son heure approche, se dit-elle. Il a besoin de manger plus, pour prendre des forces. Et moi aussi.

Pourtant elle avait peur — elle était terrifiée. Peur que ce ne soit pas qu’une question de quantité. Elle avait besoin de manger quelque chose de précis. Quelque chose réservé aux grandes occasions. Ce p’tit gars en avait besoin pour… eh bien, pour…

Pour achever sa métamorphose.

Oui ! Oui, c’était ça, la métamorphose ! Et elle était sûre de trouver ça dans la salle de banquet, car on trouvait de tout dans la salle de banquet — un millier de plats, tous plus succulents les uns que les autres. Elle butinerait la table, et lorsqu’elle trouverait ce qu’elle cherchait — le bon légume, ou la bonne épice, la bonne viande ou les bons œufs de poisson — ses nerfs et ses boyaux le réclameraient à grands cris et alors elle mangerait… oh elle engloutirait…

Elle pressa encore l’allure, puis se mit à courir. Elle avait vaguement conscience de ses jambes se frottant l’une contre l’autre, car elle portait un pantalon. Un jean, comme un cow-boy. Et au lieu de ses mules, elle avait des bottes.

Des bouillonnes, lui murmura une petite voix dans son esprit. Des bouillonnes, grand bien m’en fasse.

Mais tout ça n’avait aucune importance. L’important, c’était de manger, de bâfrer (oh qu’elle avait faim), et de trouver le bon aliment pour le p’tit gars. Trouver cet aliment qui allait les rendre forts tous les deux et qui déclencherait le travail.

Elle dévala le grand escalier à toute vitesse, dans le murmure régulier des turbos à transmission lente. Des bouquets délicieux auraient déjà dû l’envelopper — des odeurs de viande rôtie, de volailles grillées, de poisson aux herbes — pourtant elle n’en respirait aucun.

J’ai peut-être un rhume, se dit-elle tandis que ses bottillonnes raclaient les marches du grand escalier. Ça doit être ça, j’ai un rhume. Mes sinus sont gonflés et je ne sens rien…