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Pourtant, si. Elle sentait la poussière et les années de ce lieu. Elle sentait l’eau infiltrée, avec cette petite pointe d’huile de moteur, et le salpêtre grignotant sans relâche les tapisseries et les tentures dans les chambres de la ruine.

Tout ça, mais pas de nourriture.

Elle filait sur le sol de marbre noir, en direction des doubles portes, sans avoir conscience qu’on la suivait, une fois encore — cette fois, non pas le Pistolero, mais un garçon aux cheveux ébouriffés et aux yeux écarquillés, portant une chemise et un caleçon en coton. Mia traversa le vestibule au sol à damier rouge et noir, passa devant la statue de marbre et d’acier finement entrelacés. Elle ne prit pas le temps de faire la révérence, ni même de faire un signe de tête. Cette faim impérieuse était supportable pour elle. Mais pas pour son p’tit gars. Jamais pour son p’tit gars.

Ce qui l’arrêta (et l’espace de quelques secondes seulement), ce fut son propre reflet, laiteux et imprécis, dans l’acier chromé de la statue. Au-dessus de son jean, elle vit une chemise blanche toute simple (On appelle ça un T-shirt, lui murmura la voix), avec des choses écrites dessus, et un dessin.

L’image d’un cochon.

Ne t’occupe pas de ce qu’il y a sur ta chemise, femme. C’est le p’tit gars qui compte. Tu dois nourrir le p’tit gars !

Elle surgit dans la salle à manger et s’arrêta net, bouche bée de consternation. La pièce était envahie par les ombres. Quelques flambeaux électriques brûlaient encore, mais pour la plupart ils s’étaient éteints. Sous ses yeux, le dernier encore allumé au bout de la pièce se mit à clignoter, grésilla et la lueur disparut. Les assiettes blanches pour les grandes occasions avaient été remplacées par des assiettes bleues, décorées par des motifs de tendres pousses de riz entrelacées. Les pousses formaient les Grandes Lettres Zn qui, elle le savait, signifiaient éternité, et viens (comme dans Viens, commala). Mais les assiettes n’avaient aucune importance. Leurs ornements n’avaient aucune importance. Ce qui comptait, c’est que ces assiettes et ces magnifiques verres en cristal étaient vides et flétris de poussière.

Non, tout n’était pas vide ; dans un verre, elle trouva une veuve noire morte, les pattes repliées contre le sablier rouge au centre.

Elle aperçut le goulot d’une bouteille de vin qui saillait d’un seau en argent, et son estomac émit un gémissement pressant. Elle attrapa le seau, remarquant à peine qu’il ne contenait plus d’eau, encore moins de glace. Il était complètement sec. La bouteille au moins pesait lourd, et elle entendit le liquide bouger à l’intérieur…

Mais avant que Mia ait pu poser les lèvres sur le goulot, le relent piquant du vinaigre lui fit pleurer les yeux.

— Putain de bordel ! cria-t-elle en jetant la bouteille par terre. Putain de putain !

La bouteille éclata sur le sol de pierre. Sous la table, on entendit une galopade et de petits cris de surprise.

— Ouais, cassez-vous, ça vaut mieux ! hurla-t-elle. Cassez-vous, quoi que vous soyez ! Voici Mia, fille de personne, et elle est pas de bonne humeur ! Et je vais manger, ça oui ! Oui !

C’était bien parlé, mais sur le coup, elle ne vit rien sur la table de mangeable. Il y avait bien du pain, mais le morceau qu’elle avait saisi était dur comme la pierre. Elle croyait voir des restes de poisson, mais ils avaient pourri et baignaient dans un jus verdâtre grouillant d’asticots.

Son estomac se mit à gronder, pas le moins du monde découragé par ce spectacle. Pire, quelque chose situé sous son estomac ne cessait de se retourner, de donner des coups de pied, d’exiger sa nourriture. Il ne le faisait pas de manière audible, avec sa voix, mais en déclenchant comme des boutons de commande en elle, dans la partie la plus primitive de son système nerveux. Elle sentit sa gorge devenir sèche. Elle eut une moue de dégoût, comme si elle avait bel et bien bu le vinaigre. Elle écarquilla les yeux et sa vision s’affina. La moindre pensée, le moindre sens, le moindre instinct tendaient vers cette seule et unique obsession : la nourriture.

Au-delà du bout de la table, une tapisserie représentait Arthur l’Aîné, sabre au clair, chevauchant dans les marais avec trois de ses chevaliers-pistoleros derrière lui. Enroulé autour de son cou se trouvait Saita, le grand serpent, qu’il venait probablement de mettre à mort. Encore une quête couronnée de succès ! Grand bien ! Les hommes et leurs quêtes ! Bah ! Qu’est-ce que ça pouvait lui faire, à elle, cette histoire de grand serpent ? Elle avait son p’tit gars en elle, et le p’tit gars avait faim.

Lô faim, murmura dans sa tête cette voix qui ne sonnait pas comme la sienne. Lô faim.

Derrière la tenture, les doubles portes. Elle passa en les faisant claquer, toujours sans voir ce garçon, Jake, qui se tenait à l’autre bout de la salle à manger, en caleçon, et qui la regardait d’un air effrayé.

La cuisine était tout aussi vide, tout aussi poussiéreuse. Les comptoirs étaient tatoués de trous de bestioles. Les casseroles, les poêles et les portants à vaisselle étaient éparpillés sur le sol. Derrière ce fouillis, elle vit quatre éviers, dont l’un rempli d’eau stagnante sur laquelle était apparue une écume d’algues. La pièce était éclairée par des tubes sourdfeux, dont seuls quelques-uns marchaient encore correctement. La plupart clignotaient, s’allumaient et s’éteignaient, conférant à ce spectacle de dévastation un aspect surréaliste et cauchemardesque.

Elle se fraya un chemin à travers les débris, repoussant à coups de pied les récipients et les casseroles qui lui barraient le passage. Elle arriva devant quatre grands fours alignés. La porte du troisième était entrouverte. Il en sortait une vapeur diffuse, comme une petite fumée émanant de la terre quelques heures après un incendie, et une odeur qui fit de nouveau tempêter son estomac. C’était l’odeur de la viande fraîchement rôtie.

Mia ouvrit la porte. À l’intérieur, elle trouva en effet une sorte de rôti. Avec un rat de la taille d’un chat de gouttière en train de s’en délecter. Au bruit métallique, il tourna la tête vers elle, et l’observa de ses yeux noirs et sans peur. Ses moustaches, luisantes de gras, s’agitèrent. Puis il retourna à son rôti. Elle entendait le marmonnement juteux et le déchirement de la chair qu’on arrache.

Non pas, Monsieur le Rat. Ce n’est pas pour toi. C’est pour moi et mon p’tit gars.

— J’te donne une chance, l’ami ! chantonna-t-elle en se tournant vers les comptoirs et les placards derrière elle. Tu ferais mieux de partir, tant que tu peux encore ! Je t’aurais prévenu !

Mais Monsieur le Rat, l’avait faim, lui aussi.

Elle ouvrit un tiroir, dans lequel elle ne trouva que des planches à pain et un rouleau à pâtisserie. Elle envisagea une seconde d’utiliser ce dernier, mais elle ne voulait pas arroser son dîner avec plus de sang de rat que nécessaire. Elle ouvrit le bas du buffet et trouva des moules à brioches et autres matériel fantaisie pour confectionner des desserts. Elle fit un pas à gauche, ouvrit un autre tiroir, et finit par dénicher ce qu’elle cherchait.

Mia contempla les couteaux, et après réflexion, s’empara d’une broche à viande. Les deux dents d’acier mesuraient une vingtaine de centimètres. Elle se dirigea vers les fours, hésita, puis jeta un œil à l’intérieur des trois autres. Comme elle l’avait prévu, ils étaient vides. Quelque chose — un destin une providence un ka — avait laissé là de la viande fraîche, mais juste pour un. Monsieur le Rat avait fait une erreur. Elle ne le laisserait pas en faire une seconde. Pas de ce côté de la clairière, en tout cas.