Non, à moins d’avoir poussé son fauteuil jusqu’à la grange, aller et retour, bien sûr. D’avoir contourné le bâtiment… de s’être glissée par la fenêtre… de s’être emparée d’un des plus jeunes jumeaux… la petite… de l’avoir ramenée jusqu’à la grange… et…
Elle n’a pas fait ça. Pour commencer, elle n’en a pas eu le temps.
Peut-être pas, toujours est-il qu’il se sentirait beaucoup mieux au matin. Quand il verrait tous les enfants, au petit déjeuner. Y compris Aaron, le petit aux jambes potelées et au petit bidon bien rond. Il repensa à ce que sa mère disait parfois, quand elle croisait une jeune maman promenant son bébé dans sa poussette : Il est tellement mignon ! On en mangerait ! Ça suffit. Dors, maintenant ! Mais Eddie mit longtemps à se rendormir.
Jake s’éveilla en sursaut de son cauchemar, ne se rappelant pas où il se trouvait. Il se redressa, tremblant, s’enroulant les bras autour de la poitrine. Il ne portait rien d’autre qu’une chemise en coton toute simple — trop grande pour lui — et un caleçon en coton léger, un peu comme un short de sport, également trop grand pour lui. Qu’est-ce que… ?
Il entendit un grognement, suivi d’un pet assourdi. Jake regarda d’où provenait le bruit, vit Benny Slightman enfoui jusqu’aux yeux sous deux couvertures, et tout rentra dans l’ordre. Il portait un T-shirt et un caleçon prêtés par Benny. Ils se trouvaient dans la tente de Benny. Sur le promontoire qui surplombait le fleuve. Dehors, il y avait les berges rocheuses, avait dit Benny, bonnes à rien pour le riz, mais une aubaine pour la pêche. Avec un petit peu de chance, ils pourraient même prendre eux-mêmes leur propre petit déjeuner dans la Devar-Tete Whye. Et Benny avait beau savoir que Jake et Ote devraient retourner chez le Vieux rejoindre leur dinh et leurs ka-mis pendant un jour ou deux (peut-être plus), il se disait que Jake reviendrait peut-être, plus tard. C’était un bon coin de pêche, et un peu plus haut on pouvait se baigner, et puis il y avait les grottes, avec les murs qui scintillaient dans le noir, et puis les lézards qui scintillaient, eux aussi. Jake s’était endormi ravi à l’idée de découvrir ces merveilles. La perspective de se trouver là sans arme ne le réjouissait pas (il en avait trop vu et trop fait ces derniers temps pour se sentir complètement rassuré sans arme), mais il était certain qu’Andy gardait un œil sur eux, et il s’était laissé aller à dormir profondément.
Et puis il avait rêvé. Un rêve horrible. Susannah, dans les cuisines gigantesques et répugnantes d’un château à l’abandon. Susannah qui brandissait un rat hurlant empalé sur une broche à viande. Le brandissant devant elle, hilare, tandis que le sang ruisselait le long du manche en bois de la broche, pour lui dessiner une auréole autour du poignet.
Ce n’était pas un rêve, et tu le sais bien. Il faut que tu le racontes à Roland.
Et la pensée qui lui vint ensuite était encore plus dérangeante.
Roland est déjà au courant. Et Eddie aussi.
Les genoux remontés contre la poitrine et les bras serrés autour des tibias, Jake resta assis, plus malheureux qu’il l’avait été depuis le moment où il avait jeté un dernier regard à sa composition de fin d’année en anglais, dans la classe de Mme Avery. Qu’est-ce que la vérité ? ça s’appelait, et bien qu’il en comprît bien mieux le sens à présent — combien ce texte lui avait été inspiré par ce que Roland appelait le shining — sa première réaction avait été de la terreur à l’état pur. Maintenant, ce n’était plus vraiment de la terreur, mais plutôt… disons…
De la tristesse.
Oui. Ils étaient censés former un ka-tet, un tout constitué de plusieurs, mais à présent ils avaient perdu leur unité. Susannah était devenue quelqu’un d’autre et Roland ne voulait pas qu’elle le sache, pas avec les Loups en route, à la fois dans ce monde et dans l’autre.
Les Loups de La Calla, les Loups de New York.
Il voulait éprouver de la colère, mais il n’avait apparemment personne contre qui être en colère. Susannah était tombée enceinte en l’aidant lui, après tout, et si Roland et Eddie la tenaient à l’abri de ce secret, c’était pour la protéger.
Ouais, super, lui murmura une petite voix amère. Ils veulent aussi s’assurer qu’elle pourra donner un coup de main quand les Loups débouleront de Tonnefoudre. Ça ferait un fusil de moins, si elle devait nous faire une fausse couche ou une dépression ou quelque chose.
Il savait que ce n’était pas très juste de sa part, mais ce cauchemar l’avait drôlement secoué. C’est l’image du rat qui revenait surtout ; du rat en train de se contorsionner sur la broche. Et elle qui le brandissait. Un énorme sourire aux lèvres. Ne pas oublier ça. Ce sourire. Il avait entendu la pensée qui traversait son esprit à elle à cette seconde, cette pensée disait kebab de rat.
— Doux Jésus, murmura-t-il.
Il se dit qu’il comprenait pourquoi Roland ne disait rien à Susannah, au sujet de Mia — et du bébé, que Mia appelait le p’tit gars —, mais le Pistolero ne comprenait-il pas qu’il avait perdu quelque chose de bien plus important que ça, et qu’il le perdait un peu plus chaque jour qui passait dans le silence ?
Ils savent mieux que toi ce qu’il faut faire, ce sont des adultes.
Des conneries, pensa Jake. Si être adulte supposait réellement une connaissance supérieure, pourquoi son père continuait-il à fumer trois paquets de cigarettes sans filtre par jour et à sniffer de la cocaïne jusqu’à s’en faire saigner les narines ? Si être adulte signifiait savoir toujours quoi faire, pourquoi sa mère couchait-elle avec son masseur, qui avait des biceps énormes, mais rien dans le citron ? Pourquoi ni l’un ni l’autre n’avait remarqué, en ce printemps de 1977 qui menait doucement à l’été, que leur gosse (qu’on surnommait ’Bama — enfin, seule la gouvernante le savait) était en train de devenir complètement barjo ?
Ça n’a rien à voir.
Et si ça avait quelque chose à voir, finalement ? Et si Roland et Eddie étaient tellement le nez sur le problème qu’ils ne voyaient pas la vérité ?
C’est quoi, la vérité ? Quelle est ta vision de la vérité ?
Ils ne formaient plus un ka-tet, voilà ce que c’était, sa vision de la vérité.
Qu’avait dit Roland à Callahan, au cours de la première palabre ? Nous sommes un cercle, qui roule vers son but. C’était la vérité, alors, mais Jake pensait que tel n’était plus le cas. Il se remémora cette vieille blague qu’on disait quand on retrouvait avec un pneu à plat. Bah, y a qu’en bas qu’il est à plat. Voilà, c’était ce qui leur arrivait à eux. À plat, en bas. Non plus un vrai ka-tet — comment pourraient-ils encore en former un, quand ils avaient des secrets les uns pour les autres ? Et Mia, avec son enfant qui grandissait dans le ventre de Susannah, était-elle leur seul secret ? Jake était sûr que non. Il n’y avait pas que ça. Roland leur cachait quelque chose, pas seulement à Susannah, mais à eux tous.
Unis, on peut battre les Loups, se dit-il. En ka-tet, on le peut. Mais pas comme maintenant. Pas ici, pas à New York non plus. Je ne peux pas y croire.