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Cette pensée en appela une autre, si terrible qu’il essaya d’abord de l’écarter de son esprit. Mais il ne pouvait pas faire une chose pareille. Ça ne l’enchantait guère, pourtant il lui fallait considérer cette éventualité.

Je pourrais prendre les choses en main. Décider de lui dire moi-même.

Et puis quoi ? Que dirait-il à Roland ? Comment s’expliquerait-il ?

Je ne pourrais pas. Je n’aurais aucune explication valable à donner, aucune qu’il serait prêt à écouter. La seule chose que je pourrais faire…

Il se rappela le récit de l’affrontement entre Cort et Roland. Entre la vieille fouine cabossée avec son bâton, et le jeune apprenti avec son faucon. Si lui, Jake, devait aller à l’encontre de la décision de Roland et révéler à Susannah ce que jusqu’ici on lui avait caché, cela le conduirait directement à sa propre épreuve de virilité.

Et je ne suis pas prêt. Peut-être que Roland l’était, lui — tout juste —, mais je ne suis pas lui. Personne n’est lui. Il aurait le dessus sur moi et je serais envoyé seul à l’est, à Tonne foudre. Ote essaierait bien de m’accompagner, mais je ne le laisserais pas faire. Parce que c’est la mort assurée, là-bas. Sans doute pour tout un ka-tet comme le nôtre, et avec certitude pour un gosse livré à lui-même.

Et pourtant, ces secrets que Roland gardait, c’était mal. Et alors ? Ils se retrouveraient tous ensemble, comme avant, pour entendre la fin de l’histoire de Callahan et — peut-être — s’occuper de cette chose, dans l’église du Vieux. Que faudrait-il qu’il fasse, alors ?

Parle-lui. Essaie de le persuader qu’il se trompe.

D’accord. Il pouvait faire ça. Ce serait difficile, mais il pouvait y arriver. Fallait-il aussi parler à Eddie ? Jake se dit que non. Mettre Eddie dans le coup ne ferait que compliquer encore les choses. Autant laisser Roland décider ce qu’il fallait dire à Eddie. Après tout, c’était Roland leur dinh.

Le rabat de la tente trembla et Jake porta automatiquement la main sur ¿a droite, là où le Ruger aurait été suspendu, s’il avait porté le crampon de débardeur. Pas cette fois, bien sûr. Ce n’était qu’Ote, qui avait passé la truffe sous la toile de la tente et l’avait remontée, pour essayer de rentrer la tête.

Jake tendit le bras et caressa la tête du bafouilleux. Ote lui prit délicatement la main entre les dents et se mit à tirer. Jake le suivit sans trop se faire prier. Pour lui tout sommeil était à des milliers de kilomètres.

À l’extérieur de la tente, le décor était une ébauche en noir et blanc tranchés. Une pente constellée de rochers descendait jusqu’au fleuve, large et peu profond, à cet endroit. Dans ses eaux, la lune brûlait comme une lampe. Jake s’immobilisa en apercevant deux silhouettes sur la grève rocheuse. C’est alors que la lune se cacha derrière un nuage et que le monde s’obscurcit. Les mâchoires d’Ote se refermèrent une nouvelle fois sur la main de Jake et il se mit à tirer. Jake le suivit, trouva un coin propice et se baissa à quatre pattes. Ote se trouvait ainsi juste au-dessus de lui, lui soufflant dans l’oreille comme un petit moteur.

La lune sortit de derrière son nuage. Le monde s’éclaircit de nouveau. Jake constata qu’Ote l’avait mené à une sorte de promontoire de granit qui surgissait de terre comme la proue d’un vaisseau englouti. C’était une bonne cachette. De là, il observa le fleuve.

L’une des deux silhouettes lui était familière ; sa taille et les reflets de la lune sur le métal lui suffirent pour identifier Andy le Robot messager (Nombreuses Autres Fonctions). Quant à l’autre… qui était l’autre ? Jake plissa les yeux, mais il lui fut d’abord impossible de le reconnaître. Il se situait à au moins deux cents mètres d’eux et bien que le clair de lune fût son allié, il était aussi trompeur. L’homme levait la tête vers Andy, et la lumière de la lune lui tombait droit sur le visage, mais ses traits paraissaient flous. Mais ce chapeau que le gars portait… il connaissait ce chapeau…

Tu te trompes peut-être.

Puis l’homme tourna légèrement la tête, et le clair de lune se refléta en deux éclairs jumeaux, et alors Jake en fut certain. Il y avait peut-être des tas de cow-boys à La Calla avec ce genre de chapeau rond, mais jusqu’ici Jake n’avait vu qu’un seul type avec des lunettes.

OK, c’est le Pa de Benny. Et alors ? Tous les parents ne sont pas comme les miens, certains s’inquiètent de leur gosse, surtout quand ils en ont perdu un à la manière de M. Slightman, avec la sœur jumelle de Benny. Du brûle-poumon, avait dit Benny, ce qui voulait sans doute dire une pneumonie.

Six ans plus tôt. Alors on vient faire un petit peu de camping, et M. Slightman envoie Andy nous surveiller d’un œil, et alors il se réveille au beau milieu de la nuit, et il décide de venir s’assurer par lui-même que tout va bien. Peut-être que, lui aussi, il a fait un cauchemar.

Peut-être bien, mais tout ça n’expliquait pas pourquoi Andy et M. Slightman tenaient leur palabre si loin, au bord du fleuve, si ?

Eh bien, peut-être qu’il avait peur de nous réveiller. Peut-être que maintenant il va venir faire un tour du côté de la tente — auquel cas je ferais mieux d’y retourner — ou peut-être qu’il va croire Andy sur parole quand il lui dira que tout va bien, et qu’alors il retournera au Rocking B.

La lune se cacha de nouveau et Jake jugea préférable de rester là où il était, en attendant qu’elle reparaisse. Lorsque la lumière revint, ce qu’il vit le remplit de la même perplexité que celle qu’il avait éprouvée dans son rêve, quand il suivait Mia à travers le château désert. Pendant un instant, il se raccrocha à l’espoir que ce n’était peut-être là qu’un rêve, qu’il était simplement passé de l’un à l’autre, mais la morsure des cailloux dans ses pieds et le souffle d’Ote dans son oreille étaient bien réels. Tout ça était réel, pas de doute.

M. Slightman ne remontait pas en direction de la tente des garçons, ni du Rocking B, d’ailleurs (en revanche, Andy si, à longues enjambées le long de la rive). Non, le père de Benny avançait dans la rivière. Plein est.

Il a sans doute une raison d’aller là-bas. Il a sans doute une excellente raison.

Vraiment ? Et quelle pourrait être cette excellente raison ? Là-bas, ce n’était plus La Calla, Jake savait au moins ça. Là-bas, il n’y avait rien d’autre que des étendues en friche et le désert, comme un tampon entre les terres frontalières et le royaume des morts, Tonnefoudre.

D’abord, ça s’était mis à clocher avec Susannah — son amie, Susannah. Maintenant, quelque chose clochait visiblement avec le père de son nouvel ami. Jake se rendit compte qu’il se rongeait les ongles, une habitude qui lui était venue lors de ses dernières semaines à l’École Piper, et se força à arrêter.

— C’est pas juste, tu sais, dit-il à Ote. C’est vraiment pas juste.

Ote lui lécha l’oreille. Jake se tourna vers le bafouilleux, passa les bras autour de lui et enfouit le visage dans la fourrure épaisse. Le bafouilleux se laissa faire patiemment. Au bout d’un petit moment, Jake se hissa de nouveau vers le sol plus plat où se tenait Ote. Il se sentait un peu mieux, un peu réconforté.

La lune disparut de nouveau et tout devint sombre. Jake resta où il était. Ote se mit à gémir faiblement.