— Rien qu’une minute, murmura le garçon.
La lune réapparut. Jake fixa attentivement l’endroit où Andy et Ben Slightman avaient tenu palabre, pour l’ancrer dans sa mémoire. Il y avait un gros rocher rond, poli sur le dessus. Un tronc mort s’était échoué tout contre. Jake était pratiquement certain de savoir retrouver ce coin, même sans la tente de Benny comme repère.
Vas-tu en parler à Roland ?
— Je n’en sais rien, nom de nom, murmura-t-il.
— Nom, fit Ote à côté de sa cheville, faisant sursauter légèrement le garçon.
Ou bien était-ce non ? Était-ce vraiment ce qu’avait dit le bafouilleux ?
Est-ce que tu es fou ?
Non, il ne l’était pas. Il avait cru un temps qu’il l’était bel et bien — déjà fou, ou bien y allant tout droit —, mais il ne le croyait plus, à présent. Et il arrivait qu’Ote lise réellement dans ses pensées, il le savait.
Jake se glissa dans la tente. Benny dormait toujours à poings fermés. Pendant plusieurs secondes, Jake contempla le jeune garçon — son aîné par l’âge, mais son cadet pour plein de choses importantes — en se mordant la lèvre. Il ne voulait pas créer de problèmes au père de Benny. Pas s’il pouvait l’éviter.
Jake s’allongea et remonta la couverture sous son menton. Jamais dans sa vie il ne s’était senti aussi incertain sur tant de sujets, et ça lui donnait envie de pleurer. Le jour avait commencé à poindre avant qu’il eût réussi à se rendormir.
CHAPITRE 8
L’épicerie de Took ; la porte dérobée
Pendant la demi-heure qui suivit leur départ du Rocking B, Roland et Jake chevauchèrent en silence vers l’est, vers les petites exploitations, leurs chevaux avançant d’un même pas, en toute camaraderie. Roland savait que quelque chose tracassait Jake, quelque chose de sérieux ; il le voyait à son expression troublée. Pourtant le Pistolero n’en fut pas moins ahuri lorsque le jeune garçon ferma le poing, le plaça à gauche contre sa poitrine et dit :
— Roland, avant qu’Eddie et Susannah nous rejoignent, puis-je te parler dan-dinh ?
Puis-je ouvrir mon cœur et le soumettre à tes ordres ?
Mais le sens profond était bien plus complexe que ça, et plus ancien — datant de plusieurs siècles avant Arthur l’Aîné, à en croire Vannay. Il s’agissait de livrer un problème émotionnel insoluble, souvent lié à une histoire d’amour, à son dinh. Par cet acte, on s’engageait à obéir aveuglement à la décision du dinh, sur-le-champ, et sans poser la moindre question. Mais Jake Chambers n’avait certainement pas de problèmes de cœur — à moins d’être tombé amoureux de la ravissante Francine Tavery, bien sûr — et comment avait-il eu connaissance de cette expression ?
Pendant ce temps, Jake le regardait, les yeux grands ouverts, avec une gravité et une pâleur qui ne disaient rien de bon à Roland.
— Dan-dinh — où as-tu entendu ça, Jake ?
— Nulle part. J’ai dû l’inventer, je pense.
Et il s’empressa d’ajouter :
— Je ne vais pas fureter, je ne me mêle pas des affaires des autres, mais parfois, il me vient des choses. Pour la plupart, ça n’a aucune importance, mais parfois, il y a des expressions comme celle-là.
— Et tu les attrapes comme un corbeau ou un rouilleau va ramasser l’objet brillant qui lui a attiré l’œil.
— Ouais, ça doit être ça.
— Et les autres ? Dis-m’en quelques-unes.
Jake eut l’air embarrassé.
— Je ne m’en rappelle pas beaucoup. Dan-dinh, ça veut dire que je t’ouvre mon cœur et que je me plie à ce que tu diras.
C’était plus compliqué que ça, mais le garçon en avait compris l’essence. Roland acquiesça. Tandis qu’ils cheminaient, la chaleur du soleil sur son visage lui faisait du bien. La démonstration de Margaret Eisenhart avec le plat l’avait apaisé, puis plus tard il avait eu une bonne entrevue avec le père de la damerai, et il avait à peu près bien dormi, pour la première fois depuis des nuits.
— Oui.
— Voyons. Il y a aussi dis-moi-donc, qui veut dire — je crois — faire courir des bruits sur un sujet dont il ne faut pas parler. Je l’ai retenue, parce que ça ressemble à ce qu’on dit, quand on fait des potins : dis-moi donc.
Jake avait porté la main à son oreille, comme s’il écoutait quelqu’un lui chuchoter quelque chose.
Roland sourit. En fait, l’expression exacte était dimodon, mais Jake l’avait enregistrée phonétiquement, bien sûr. C’était vraiment fascinant. Roland nota qu’il faudrait qu’il dissimule habilement ses pensées les plus intimes, dans l’avenir. Heureusement, il y avait des moyens, pour ça. Dieux merci.
— Il y a aussi mage-dinh, et ça c’est une sorte de chef religieux. C’est à ça que tu penses, ce matin, à cause de… est-ce que c’est à cause de ce vieux Manni ? C’est un mage-dinh ?
Roland hocha de nouveau la tête.
— C’est tout comme, oui. Et quel est son nom, Jake ? demanda le Pistolero en se concentrant mentalement sur ce nom. Vois-tu son nom dans mon esprit ?
— Bien sûr, c’est Henchick, répondit immédiatement le garçon, puis, presque nonchalamment : tu lui as parlé… quand ? Hier soir, tard ?
— Oui.
En revanche, il ne s’était pas concentré sur ce détail-là, et il aurait préféré que Jake ne fût pas au courant. Mais l’enfant était fort au shining, et Roland le croyait, lorsqu’il disait qu’il n’était pas allé fureter. Du moins, pas exprès.
— Mme Eisenhart croit qu’elle le déteste, mais toi tu penses qu’elle en a seulement peur.
— Oui, confirma Roland. Tu es fort, avec le shining. Bien plus qu’Alain l’avait jamais été, et bien plus que tu ne l’étais auparavant. C’est à cause de la rose, n’est-ce pas ?
Jake acquiesça. La rose, oui. Ils chevauchèrent encore un peu en silence, les sabots de leurs montures soulevant de petites bouffées de poussière. Malgré le soleil, le fond de l’air était frais, annonçant pour de bon l’arrivée de l’automne.
— D’accord, Jake. Parle-moi dan-dinh si tu le souhaites, et je te remercie pour la confiance que tu places dans la sagesse dont je pourrais faire montre.
Mais durant deux bonnes minutes, Jake resta silencieux. Roland se concentra sur lui, essayant de pénétrer son esprit comme le garçon avait pénétré le sien (et avec quelle aisance), mais il n’y avait rien. Rien du t…
Mais si. Un rat… qui hurlait, empalé sur quelque chose…
— Où se trouve ce château dans lequel elle se rend ? demanda Jake. Tu le sais ?
Roland fut incapable de dissimuler sa surprise. Et son étonnement. Et il dut avouer qu’il ressentait également une pointe de culpabilité. Soudain, il comprenait… pas tout, mais une bonne partie.
— Il n’y a pas de château, il n’y en a jamais eu. C’est un endroit dans lequel elle va en imagination, qu’elle a sans doute inventé à partir des histoires qu’elle a lues et de celles que je vous ai racontées autour du feu. Elle va là-bas pour ne pas avoir à regarder ce qu’elle mange réellement. Ce que réclame son bébé.