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— Je l’ai vue manger un cochon rôti, dit Jake. Seulement, avant qu’elle arrive, il y avait un rat en train de le manger. Elle l’a empalé sur une broche à viande.

— Où as-tu vu ça ?

— Dans le château. (Il marqua une pause.) Dans son rêve. J’étais dans son rêve.

— Et elle, elle t’a vu ?

Les yeux bleus du Pistolero s’étaient faits perçants, presque brûlants. Son cheval fut sensible à son changement d’attitude, car il s’arrêta net. Celui de Jake fit de même. Ils se tenaient là, sur la Route de l’Est, à moins de deux kilomètres de l’endroit où Molly Doolin, dite Molly la Rousse, avait tué un Loup de Tonnefoudre. Ils se tenaient là, face à face.

— Non, répondit Jake. Elle ne m’a pas vu.

Roland repensa à la nuit où il l’avait suivie, à travers les marécages. Il savait qu’elle s’était réfugiée dans un autre recoin de son esprit, il l’avait senti, sans savoir où, exactement. Les visions qu’il avait réussi à intercepter étaient quelque peu troubles. À présent, il savait. Et il savait autre chose : sa décision de dinh de laisser Susannah poursuivre dans cette voie mettait Jake mal à l’aise. Et peut-être avait-il raison de se sentir mal à l’aise. Mais…

— Ce n’est pas Susannah que tu as vue, Jake.

— Je sais. C’est celle qui a toujours ses jambes. Elle se fait appeler Mia. Elle est enceinte et morte de peur.

— Si tu me parles dan-dinh, répondit Roland, dis-moi tout ce que tu as vu dans ton rêve, et tout ce qui t’a gêné, au réveil. Et alors je te livrerai la sagesse de mon cœur, la sagesse dont je pourrai faire montre.

— Tu ne vas pas… Roland, tu ne vas pas me gronder ?

Cette fois, Roland fut incapable de cacher sa surprise.

— Non, Jake. Loin de là. C’est peut-être moi qui devrais te demander de ne pas me gronder.

Le garçon eut un faible sourire. Les chevaux se remirent en route, un peu plus vite cette fois, comme s’ils savaient qu’on était passé très près des ennuis, et qu’ils voulaient les laisser derrière eux.

2

Jake n’était pas certain que ce qu’il avait dans la tête allait sortir, jusqu’à ce qu’il se lance dans son récit. Il s’était réveillé indécis, ne sachant pas du tout quoi raconter à Roland, au sujet d’Andy et de Slightman l’Aîné. Il avait fini par se fier à ce que Roland venait de lui dire — Dis-moi tout ce que tu as vu dans ton rêve, et tout ce qui t’a gêné, au réveil — et il avait complètement laissé de côté la palabre au bord de la rivière. À dire vrai, cette partie-là lui paraissait beaucoup moins importante, ce matin.

Il raconta à Roland comment Mia avait dévalé les escaliers, sa frayeur quand elle avait vu qu’il ne restait rien dans la salle à manger, ou la salle de banquet, ou quel que soit le nom qu’elle lui donnait. Puis la cuisine. Quand elle avait trouvé le rôti, et le rat en train de bâfrer. Comment elle s’était débarrassée de la concurrence, avant de se gaver du premier prix. Et lui, qui s’était réveillé tout tremblant, en essayant de ne pas hurler.

Il hésita, puis jeta un œil en direction de Roland. Qui lui répondit par son moulinet impatient de la main, celui qui signifiait : continue, allez, la fin.

Bien, se dit-il, il m’a promis de ne pas me gronder et c’est un homme de parole.

C’était vrai, pourtant Jake se sentait toujours incapable d’avouer à Roland qu’il avait songé à vendre lui-même la mèche à Susannah. Il réussit cependant à formuler sa plus grande peur : sachant que trois d’entre eux détenaient un secret que le quatrième ignorait, leur ka-tet se trouvait brisé, au moment même où il avait besoin de toutes ses forces. Il raconta même à Roland la blague du pneu crevé, celle du gars qui disait : il n’est à plat qu’en bas. Il ne s’attendait pas à ce que Roland éclate de rire, et sur ce plan-là, le Pistolero se montra à la hauteur de ses attentes. Mais il sentit bien que, dans une certaine mesure, Roland avait honte, et Jake eut peur de ce constat. Il se disait que la honte était un sentiment réservé à ceux qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient.

— Et jusqu’à la nuit dernière, c’était encore pire que trois contre un, dit Jake, parce que tu essayais de me tenir à l’écart, moi aussi. N’est-ce pas ?

— Non, répondit Roland.

— Non ?

— J’ai simplement laissé les choses comme elles étaient. J’en ai parlé à Eddie parce que je craignais, maintenant qu’ils partagent la même pièce, qu’il se rende compte de ses escapades et qu’il soit tenté de la réveiller. Et j’avais peur de ce qui pourrait leur arriver à tous les deux, s’il le faisait.

— Pourquoi ne pas lui dire à elle, tout simplement ?

Roland soupira.

— Écoute-moi, Jake. Quand nous étions jeunes, c’est Cort qui était chargé de notre entraînement physique. Vannay s’occupait de la partie mentale. Ils ont essayé tous deux de nous transmettre leur conception de la morale. Mais à Gilead, c’étaient nos pères qui étaient responsables de l’enseignement du ka. Et comme chaque père était différent, chacun de nous est sorti de l’enfance avec une conception légèrement différente du ka et de son action. Tu comprends ?

Ce que je comprends, c’est que tu éludes une question très simple, se dit Jake, mais il hocha la tête.

— Mon père m’en a dit beaucoup, sur le sujet, et j’en ai oublié la plus grande partie, mais il demeure clairement une chose. Il m’a dit qu’en cas de doute, il faut laisser le ka décider.

— Alors c’est une question de ka, dit Jake, l’air déçu. Roland, ça ne nous aide pas beaucoup.

Roland entendit l’inquiétude percer dans la voix du garçon, mais c’est la déception qui le heurta le plus. Il se retourna sur sa selle, ouvrit la bouche, puis la referma quand il se rendit compte que la seule chose qui lui venait, c’était une justification superficielle. Au lieu de se justifier, il choisit de dire la vérité.

— Je ne sais pas quoi faire. Tu aurais une suggestion ?

Le visage du garçon vira au rouge vif, et Roland comprit que Jake croyait qu’il donnait dans le sarcasme, au nom des dieux. Il le croyait en colère. Une telle incompréhension était alarmante. Il a raison, se dit le Pistolero. Nous sommes brisés. Les dieux nous viennent en aide.

— Ne réagis pas ainsi, dit Roland. Écoute-moi, je te prie — écoute bien. À Calla Bryn Sturgis, les Loups arrivent. À New York, Balazar et ses « messieurs » arrivent. Tous, ils seront bientôt là. Le bébé de Susannah attendra-t-il que ces affaires soient réglées ? Je n’en sais rien.

— Ça ne se voit même pas, qu’elle est enceinte, dit Jake d’une petite voix.

La couleur avait quelque peu quitté ses joues, mais il gardait la tête baissée.

— Non, acquiesça Roland, ça ne se voit pas. Ses seins ont un peu gonflé — et ses hanches sont peut-être un peu plus larges —, mais ce sont les seuls indices. C’est pourquoi j’ai des raisons d’espérer. Je dois espérer, et toi aussi. Car, en plus des Loups et de cette histoire de rose dans ton monde, il y a aussi la question de la Treizième Noire. Je crois savoir — j’espère savoir — mais il me faut converser encore avec Henchick. Et nous devons entendre la fin de l’histoire de Père Callahan. As-tu pensé à parler de toi-même à Susannah ?

— Je…

Jake se mordit la lèvre et se tut.