— Je vois que oui. Oublie cette idée. S’il existe une menace, hormis la mort, capable de nous séparer pour de bon, ce serait de parler sans mon assentiment, Jake. Je suis votre dinh.
— Je le sais ! cria presque Jake. Tu ne vois pas que je le sais ?
— Et tu crois que ça me plaît ? demanda Roland, en criant presque, lui aussi. Ne vois-tu pas combien tout était plus facile avant que…
Il se tut, atterré par ce qu’il avait été sur le point de dire.
— Avant qu’on vienne, dit Jake, d’une voix blanche. Bonne pioche, c’est ça ? On n’a pas demandé à venir, ni les uns, ni les autres. Et je ne t’ai pas non plus demandé de me lâcher dans les ténèbres. De me tuer.
— Jake… soupira le Pistolero, levant les mains, puis les laissant retomber sur ses cuisses.
Juste devant eux, la route dessinait un coude, qui les emmenait en direction de la ferme des Jaffords, où les attendaient Eddie et Susannah.
— Tout ce que je peux faire, c’est te répéter ce que je t’ai déjà dit : si on a un doute sur le ka, il vaut mieux laisser le ka décider. Quand on interfère, on est sûr de ne pas faire ce qu’il faut.
— Ça ressemble à ce que les gens du royaume de New York appellent une pirouette, Roland. Une réponse qui n’en est pas une, juste un moyen de faire faire ce qu’on veut aux gens.
Roland réfléchit. Ses lèvres se resserrèrent.
— Tu m’as demandé de soumettre ton cœur à mes ordres.
Jake hocha la tête avec méfiance.
— Alors voici deux choses que je te dis dan-dinh. D’abord, je te dis que nous trois — toi, Eddie et moi — nous allons parler an-tet à Susannah avant l’arrivée des Loups, et lui dire tout ce que nous savons. Qu’elle est enceinte, que son enfant est très probablement celui d’un démon, et qu’elle a créé une femme du nom de Mia, pour l’enfanter. Ensuite, je propose qu’on ne parle plus de tout ça jusqu’au moment de le lui dire.
Jake réfléchit à cette proposition. Ce faisant, il sentit son visage s’illuminer de soulagement.
— Tu es sérieux ?
— Oui.
Roland essaya de ne pas montrer combien cette question l’attristait et l’irritait. Après tout, il comprenait pourquoi le garçon la posait.
— Je le promets et je tiendrai ma promesse. Cela te sied-il ?
— Oui ! Ça me sied très bien !
Roland hocha la tête.
— Si je fais ça, ce n’est pas parce que je considère que c’est la bonne solution, mais parce que toi si, Jake. Je…
— Une seconde, ouah, une seconde, là, fit Jake, et son sourire s’effaça. N’essaie pas de tout me coller sur le dos. Je n’ai jamais…
— Épargne-moi les inepties, dit Roland sur un ton sec et distant que Jake lui avait rarement entendu. Tu demandes à être partie prenante d’une décision d’homme. Je l’autorise — je dois l’autoriser — parce que le ka a décrété que tu devais faire partie des décisions importantes. Tu as ouvert cette porte, en mettant en question mon jugement. Le nierais-tu ?
Jake était passé d’une pâleur extrême à une rougeur flamboyante, pour blêmir à nouveau. Il avait l’air méchamment effrayé, et secouait la tête sans prononcer un seul mot.
Ah, par les dieux, se dit Roland, je déteste cette foutue histoire. Ça pue comme de la merde de cadavre.
Il reprit la parole, d’une voix plus posée.
— Non, tu n’as pas demandé à être amené ici. Moi non plus, je n’ai pas cherché à te voler ton enfance. Pourtant nous voilà ici, et le ka se tient sur le bord de la route et se rit de nous. Il nous faut agir selon sa volonté ou bien en payer le prix.
Jake baissa la tête et murmura deux mots d’une voix tremblante :
— Je sais.
— Tu penses que Susannah devrait être informée. Moi, de mon côté, je ne sais pas quoi faire — en la matière, j’ai perdu ma boussole. Quand l’un sait et l’autre pas, celui qui ne sait pas doit baisser la tête et celui qui sait, prendre ses responsabilités. Tu me comprends, Jake ?
— Oui, murmura le garçon, en portant son poing à son front.
— Bien, alors laissons là le sujet et grand merci. Tu es fort, au shirting.
— J’aimerais mieux pas ! explosa Jake.
— Et pourtant. Tu peux entrer en contact avec elle ?
— Oui. Je ne fouine pas — ni avec elle, ni avec aucun d’entre vous —, mais parfois j’entre en contact avec elle. Je reçois des bribes de chansons auxquelles elle pense, ou bien des souvenirs de son appartement de New York. Il lui manque. Une fois, elle a pensé : « Je regrette de ne pas avoir eu l’occasion de lire ce roman d’Allen Drury que j’avais reçu du club de lecture. » J’imagine qu’Allen Drury devait être un auteur connu, dans son quand.
— Des choses superficielles, en somme.
— Oui.
— Mais tu peux aller plus loin.
— Je pourrais sans doute la voir se déshabiller, aussi, dit Jake d’un air sombre. Mais ce ne serait pas bien.
— Dans les circonstances présentes, ça l’est, Jake. Pense à elle comme à un puits où tu dois te rendre chaque jour, pour prendre juste une gorgée, et vérifier que l’eau est toujours bonne. Je veux savoir s’il se produit des changements, en elle. Ce que je veux savoir, par exemple, c’est si elle envisage alleyo.
Jake le dévisagea avec des yeux ronds.
— De s’enfuir ? S’enfuir où ?
Roland secoua la tête.
— Je ne sais pas. Où va une chatte, pour mettre bas sa portée ? Dans un placard ? Sous une grange ?
— Et si on le lui dit à elle, et que l’autre prend le dessus ? Et si c’est Mia qui va alleyo, Roland, et qu’elle entraîne Susannah avec elle ?
Roland ne répondit pas. C’était précisément ce qu’il craignait lui-même, et Jake était assez fin pour l’avoir compris.
Jake le regardait avec un ressentiment assez compréhensible… mais aussi avec approbation.
— Une fois par jour. Pas plus.
— Plus si tu sens un changement.
— D’accord, dit Jake. Je déteste faire ça, mais je t’ai demandé dan-dinh. Tu m’as eu, il faut croire.
— Ce n’est pas un bras de fer, Jake. Pas plus qu’un jeu.
— Je le sais. (Jake secoua la tête.) On dirait que tu t’es débrouillé pour tout faire reposer sur moi, mais OK.
Oui, je fais tout reposer sur toi, pensa Roland. Il se dit qu’il valait mieux qu’aucun d’entre eux ne sache combien il se sentait perdu en cet instant, combien l’intuition qui l’avait guidé tant de fois s’était évanouie. C’est ce que je fais… mais uniquement parce que je n’ai pas le choix.
— Taisons-nous, maintenant, et puis nous lui dirons avant l’arrivée des Loups, résuma Jake. Parce qu’il faudra se battre. Marché conclu ?
Roland fit oui de la tête.
— Si on doit combattre Balazar en premier — dans l’autre monde — il faudra aussi le lui dire avant. D’accord ?
— Oui, fit Roland. D’accord.
— J’ai horreur de ça, précisa Jake d’un air morose.
— Moi aussi, renchérit Roland.
Eddie était assis à tailler un morceau de bois sous la galerie des Jaffords, écoutant une histoire plutôt embrouillée du Gran-Pere, acquiesçant au hasard en espérant bien tomber, quand Roland et Jake arrivèrent à cheval. Eddie mit son couteau de côté et descendit nonchalamment les marches à leur rencontre, appelant Suze par-dessus son épaule.