Выбрать главу

— Plus encore, corrigea le Pistolero. Avec le Treizième Noire, je pense que c’est peut-être le chemin vers tous les et tous les quand.

— Y compris la Tour Sombre ? fit Eddie, d’une voix rauque, à peine audible.

— Je ne saurais le dire, répondit Roland, mais je pense qu’Henchick me fera visiter la grotte, et alors j’en saurai un peu plus. En attendant, vous trois, vous avez du pain sur la planche, chez Took, l’épicier.

— Ah bon ? fit Jake.

— Oui.

Roland posa son sac en équilibre sur ses genoux, l’ouvrit, et se mit à fouiller au fond. Il finit par en extraire une petite bourse à lanière de cuir qu’aucun d’eux n’avait vu avant ce jour.

— C’est mon père qui me l’a donnée, dit-il d’un air distrait. C’est tout ce qui me reste de lui, aujourd’hui, à part les vestiges de mon visage de jeunesse, celui que j’arborais en entrant à Mejis avec mes kamis, il y a tant d’années.

Ils contemplèrent l’objet avec un mélange d’effroi et de fascination, traversés tous trois par la même pensée : si le Pistolero disait vrai, cette petite bourse de cuir devait être vieille de plusieurs siècles. Roland l’ouvrit, regarda à l’intérieur, puis hocha la tête.

— Susannah, tends les mains.

Ce qu’elle fit. Et dans ses paumes réunies en coupe, il déversa une dizaine de pièces d’argent, vidant complètement la bourse.

— Eddie, tends les tiennes.

— Euh, Roland, je crois qu’il n’y a plus rien dans le placard.

— Tends les mains.

Eddie haussa les épaules et s’exécuta. Roland inclina la bourse au-dessus des paumes du jeune homme et y fit glisser une douzaine de pièces d’or, vidant de nouveau le sac.

— Jake ?

Jake ne se fit pas prier et tendit les mains. Depuis la poche avant de son poncho, Ote observait la scène avec un grand intérêt. Cette fois, la bourse expulsa une demi-douzaine de pierres précieuses scintillantes. Susannah les contempla, bouche bée.

— Ce ne sont que des grenats, précisa Roland, s’excusant presque. Une bonne monnaie d’échange, par ici, à ce qu’on m’a dit. Ils n’ont pas une grande valeur marchande, mais ils suffiront aux besoins d’un garçon, j’imagine.

— Génial ! lâcha Jake avec un grand sourire. Grand merci ! Beaucoup-beaucoup !

En silence, ils regardèrent la bourse vide d’un air ébahi, ce qui fit sourire Roland.

— La plupart de la magie que je maîtrisais ou à laquelle j’avais accès a aujourd’hui disparu, mais il y a de petits restes, comme vous pouvez le voir. Comme des feuilles de thé mouillées, collées au fond de la théière.

— Il y en a encore, là-dedans ? demanda Jake.

— Non. Dans un certain temps, peut-être. C’est un sac-serre.

Roland remit la vieille bourse de cuir dans son sac, sortit en échange la réserve de tabac frais offerte par Callahan et se roula une cigarette.

— Allez au magasin. Achetez ce que vous voudrez. Quelques chemises, par exemple — dont une pour moi, si cela vous sied ; ce ne serait pas du luxe. Puis vous irez vous mettre sous la véranda, prendre vos aises, comme le font les gens de la ville. Sai Took ne va pas aimer beaucoup ça, parce que ce qui lui ferait le plus plaisir, c’est de nous voir repartir vers l’est, droit sur Tonnefoudre, mais il ne vous mettra pas dehors.

— Qu’il essaie un peu, pour voir, grommela Eddie, en touchant la crosse de l’arme de Roland.

— Ce ne sera pas nécessaire, dit Roland. Le négoce suffira à le garder derrière son comptoir, occupé de son tiroir-caisse. Ça, et le climat qui règne en ville.

— Ils sont avec nous, n’est-ce pas ? demanda Susannah.

— Oui, Susannah. Si vous leur posiez directement la question, comme je l’ai fait avec sai Jaffords, ils ne vous répondraient pas, alors autant ne rien demander, pas encore. Mais oui. Ils ont l’intention de se battre. Ou de nous laisser nous battre pour eux. Nous battre pour ceux qui ne le peuvent pas, c’est là notre tâche.

Eddie fut sur le point de répéter à Roland ce que le Gran-Pere lui avait raconté, mais il se ravisa. Roland ne le lui avait pas demandé, même si c’était pour cette raison qu’il les avait envoyés chez les Jaffords. D’ailleurs, Susannah non plus ne lui avait rien demandé. Elle n’avait fait aucune allusion à sa conversation avec le vieux Jamie.

— Tu vas poser à Henchick la même question qu’à Mme Jaffords ? demanda Jake.

— Oui. À lui, je vais la poser.

— Parce que tu sais ce qu’il va répondre.

Roland acquiesça et un sourire se dessina à nouveau sur ses lèvres. Il ne s’agissait pas là d’un sourire de réconfort, mais d’un sourire aussi froid qu’un rayon de soleil sur la neige.

— Un pistolero ne pose cette question que lorsqu’il est certain de la réponse qu’on va lui faire. Nous nous retrouverons pour le repas du soir, chez le Père. Si tout se passe bien, je serai là-bas au moment où le soleil atteindra la ligne d’horizon. Tout va bien pour vous ? Eddie ? Jake ? — une légère pause — Susannah ?

Ils hochèrent tous la tête. Ote y compris.

— Alors à ce soir. Grand bien à vous, et puisse le soleil ne jamais vous aveugler.

Il donna des talons à son cheval et s’engagea dans la petite route mal entretenue qui menait au nord. Ils le regardèrent s’éloigner jusqu’à ce que sa silhouette disparaisse ; et, comme toujours lorsqu’il les quittait et qu’ils se retrouvaient seuls, ils ressentirent tous trois un mélange complexe de peur, de solitude et de fierté.

Ils reprirent le chemin de la ville, leurs chevaux un peu plus proches les uns des autres.

5

— Ouste-là, ouste-là, t’as pas intérêt à me ram’ner cette sale bête qui cause ici, j’te l’dis ! cria Eben Took de derrière son comptoir.

Il avait une voix haut perchée, presque une voix de femme, qui vint déchirer l’atmosphère tranquille et somnolente de la boutique comme des éclats de verre. Il pointait le doigt vers Ote, qui sortait la tête du poncho de Jake. Une douzaine de clients de passage, pour la plupart des femmes vêtues simplement, se retournèrent.

Deux ouvriers agricoles en chemise marron, pantalon blanc sale et zoris, se tenaient près du comptoir. Ils reculèrent précipitamment, comme s’ils s’attendaient à voir les deux habitants du Monde de l’Extérieur dégainer sur-le-champ et faire voler sai Took jusqu’à Calla Boot Hill.

— Désolé, m’sieur, fit Jake d’une voix douce.

Il souleva Ote de sa poche et le déposa sous le porche baigné de soleil, juste devant la porte.

— Reste ici, bonhomme.

— Ote reste, répéta le bafouilleux, en enroulant sa queue tire-bouchonnée autour de ses hanches.

Jake rejoignit ses amis et ils se dispersèrent dans la boutique. Pour Susannah, l’odeur rappelait celle d’une autre boutique où elle était allée, lors de sa visite dans le Mississippi ; les arômes mêlés de la viande salée, du cuir, des épices, du café, de la naphtaline et de la vieille cozerie. À côté du comptoir se dressait un grand tonneau en bois dont le couvercle était légèrement de guingois, et une paire de pinces pendait à un clou, tout près. Le baril exhalait une odeur aigre et puissante de cornichons dans la saumure.

— Pas d’crédit ! brailla Took de la même voix stridente et exaspérante. J’ai jamais fait crédit à un étranger, c’est pas ’jourd’hui qu’j’vais commencer, pour sûr ! Ben vrai ! Grand merci !