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Susannah attrapa la main d’Eddie et la pressa légèrement, pour le mettre en garde. Eddie se dégagea d’un geste impatient, mais lorsqu’il prit la parole, ce fut d’une voix aussi douce que celle de Jake.

— Grand merci, sai Took, nous ne demandons pas crédit.

Et, se rappelant une tournure du Père Callahan, il ajouta :

— Jamais de la vie.

Il y eut un murmure d’approbation parmi les clients. Plus aucun d’entre eux ne faisait même semblant de faire ses courses. Took piqua un fard. Susannah prit de nouveau la main d’Eddie et cette fois-ci, elle accompagna son geste d’un sourire.

Ils commencèrent par faire leurs courses en silence, mais bientôt, plusieurs personnes — toutes étaient présentes au Pavillon, l’avant-veille — vinrent les saluer (timidement) et prendre de leurs nouvelles. Ils répondirent tous les trois qu’ils allaient bien. Ils trouvèrent des chemises, dont deux pour Roland, des jeans, des débardeurs, et trois paires de bottillonnes, laides mais fonctionnelles. Jake prit un paquet de bonbons, qu’il choisit en le désignant du doigt, tandis que Took le plaçait dans un sachet d’herbe tressée avec une lenteur pleine de mauvaise volonté et d’amertume. Lorsqu’il voulut acheter un sac de tabac et du papier à rouler pour Roland, Took refusa avec un plaisir manifeste.

— Ouste-là, ouste-là, j’vendrai point d’l’herbe à fumer à un gosse. J’l’ai jamais fait.

— C’est une bonne mesure, intervint Eddie. Un pas vers l’herbe du diable, et c’est le Médecin Chef qui dit grand merci. Mais à moi, vous en vendrez, n’est-ce pas, sai ? Notre dinh apprécie sa cigarette, le soir, pendant qu’il réfléchit au meilleur moyen d’aider les gens dans le besoin.

La réponse suscita quelques gloussements. La boutique avait commencé à se remplir de façon spectaculaire. Ils jouaient à présent devant un vrai public, ce qui n’était pas pour fâcher Eddie. Took s’y prenait comme un connard, ce qui n’avait rien de surprenant. Parce que clairement, Took était un connard.

— J’ai jamais vu personne danser aussi bien le commala que lui, lui lança un homme dans l’une des allées, et il fut accueilli par des murmures d’approbation.

— Grand merci, répondit Eddie. Je lui ferai passer le message.

— Et votre dame, elle chante bien, dit un autre.

Susannah fit une révérence sans jupe. Elle termina ses courses à elle en repoussant un peu plus le couvercle du baril de cornichons, dans lequel elle alla pêcher un énorme spécimen, avec les pinces.

— Il a dû m’arriver de me sortir un truc aussi vert des narines, autrefois, mais je n’en ai aucun souvenir, lui glissa Eddie en se penchant vers elle.

— Ne sois pas grotesque, mon cher, répondit Susannah en affichant un sourire charmant tout le long.

Eddie et Jake ne furent pas mécontents de la laisser prendre la responsabilité du marchandage, ce qu’elle fit avec délectation. Took essaya de son mieux de leur faire payer un supplément pour leur gunna, mais Eddie eut comme l’impression que ce n’était pas dirigé spécifiquement contre eux, mais que ça faisait partie de ce qu’Eben Took considérait comme son travail (ou peut-être sa vocation sacrée). Il était de toute évidence assez malin pour évaluer la température de sa clientèle, car il décida de leur ficher la paix et arrêta de les harceler dès lors qu’ils eurent fini leurs courses. Ce qui ne l’empêcha pas de faire tinter leurs pièces sur un carré de métal spécial, apparemment destiné à ce seul usage, et de scruter les grenats de Jake à la lumière, pour en rejeter un (qui ressemblait à s’y méprendre aux autres, pour ce que les trois pistoleros purent en juger).

— Z’allez rester combien d’temps par là, les gars ? demanda-t-il d’une voix vaguement cordiale, quand le marchandage fut achevé.

Pourtant il gardait cette lueur habile dans le regard, et Eddie fut certain que ce qu’ils diraient arriverait aux oreilles d’Eisenhart, d’Overholser et de tout ce qui comptait en ville, et ce avant la fin du jour.

— Eh bien, ça dépendra de ce qu’on verra, répliqua Eddie. Et ce qu’on verra dépendra de ce que les gens nous montreront, vous ne croyez pas ?

— Si fait, acquiesça Took, mais il avait l’air mystifié.

Il devait y avoir une cinquantaine de personnes, à présent, dans l’épicerie spacieuse, pour la plupart des spectateurs bouche bée. On sentait comme une excitation en suspension dans l’air. Eddie aimait ça. Il ne savait pas si c’était bien ou mal, mais oui, il aimait beaucoup ça.

— Ça dépendra de ce que les gens voudront, renchérit Susannah.

— J’vais t’ie dire, moi, c’qu’i’veulent, la marronne, lança Took avec sa voix truffée d’éclats de verre. I’veulent la paix, comme toujours ! I’veulent r’trouver c’te ville toujours debout quand vous quat’…

Avec une dextérité impeccable, Susannah attrapa le pouce du type et le retourna. Jake douta que quiconque s’en soit aperçu, hormis peut-être deux ou trois folken au comptoir, mais le visage de Took vira au blanc sale et ses yeux se mirent à saillir de leurs orbites.

— Je peux tolérer ce mot dans la bouche d’un vieillard qui n’a plus toute sa tête, dit-elle, mais je ne le tolérerai pas dans la tienne. Appelle-moi marronne encore une seule fois, gros lard, et je t’arrache la langue pour te torcher le cul avec.

— J’implore vot’ pardon ! hoqueta Took, la sueur suintant sur ses joues en grosses gouttes répugnantes. J’implore vot’ pardon, ah ça oui !

— Bien, fit Susannah, relâchant son doigt. Maintenant, on va sortir et s’asseoir un peu sous votre véranda, parce que les courses, ça fatigue.

6

L’Épicerie Générale de Took n’était pas flanquée de Gardiens du Rayon comme Roland leur avait raconté qu’il en avait vu à Mejis, mais de fauteuils à bascule alignés tout le long de la galerie couverte, au moins deux douzaines. Et toutes les trois marches, des pantins rappelaient les fêtes à venir. En sortant du magasin, les kamis de Roland choisirent trois fauteuils au beau milieu de la galerie. Ote se coucha joyeusement entre les pieds de Jake et parut s’endormir, la truffe posée sur les pattes.

D’un revers du pouce, Eddie désigna la boutique derrière eux.

— Dommage que Detta Walker n’ait pas été là pour piquer deux ou trois trucs à ce salopard.

— Ne crois pas que je n’aie pas été tenté pour elle, répondit Susannah.

— Il y a des gens qui viennent, leur signala Jake. On dirait qu’ils veulent nous parler.

— Bien sûr que c’est ce qu’ils veulent, répliqua Eddie, c’est pour ça qu’on est là.

Il sourit, et son beau visage devint plus beau encore. À mi-voix, il ajouta :

— Venez voir les pistoleros, les amis. Comme-à-commala, la baston vous tombe dans les bras.

— Fais-moi taire ces méchancetés, fiston, dit Susannah, sans réussir à se retenir de rire.

Ils sont dingues, se dit Jake. Mais s’il faisait exception à la règle, comment se faisait-il qu’il soit en train de rire, lui aussi ?

7

Henchick des Manni et Roland de Gilead déjeunèrent à l’ombre d’un énorme affleurement rocheux, de poulet froid et de riz enroulés dans des tortillas, et arrosés de cidre doux, servi dans un broc qu’ils se repassaient l’un à l’autre. C’est Henchick qui ouvrit la palabre sur la Force et l’En-Delà, puis il se tut. Ce qui convenait parfaitement à Roland. Le vieil homme avait répondu si fait à la seule question que le Pistolero avait eue à poser.