Le temps qu’ils finissent leur repas, le soleil était descendu derrière les hautes falaises et les escarpements. Aussi prirent-ils le chemin du retour dans l’ombre, remontant un sentier jonché de gravats et bien trop étroit pour leurs chevaux ; ils les avaient laissés dans un bosquet de trembles à feuilles jaunes, plus bas. Des myriades de petits lézards couraient devant eux, filant dans des crevasses dans la roche.
Même dans l’ombre, il faisait plus chaud que dans les confins de l’enfer, là-bas. Après deux petits kilomètres de montée, Roland se mit à souffler et se servit de son bandana pour s’éponger les joues et la gorge. Henchick, qui semblait proche des quatre-vingts ans, marchait en tête avec une sérénité et une régularité étonnantes. Il respirait avec l’aisance d’un homme qui fait une promenade de santé dans un parc. Il avait laissé sa cape dans le bosquet, accrochée à la branche d’un arbre, mais Roland ne voyait aucune trace de sueur sur sa chemise noire.
Ils arrivèrent à un coude du chemin et pendant un moment, le monde s’ouvrit à leurs pieds au nord et à l’est, dans une magnificence vaporeuse. Roland apercevait les immenses rectangles couleur taupe des pâtures, et le bétail miniature. Au sud et à l’est, les champs devenaient plus verts, en cascadant jusqu’au bord du fleuve. Il apercevait le village de La Calla, et même — plus loin à l’ouest, comme dans un rêve — l’orée de la grande forêt qu’ils avaient traversée pour arriver jusqu’ici. Le vent qui les saisit au détour du chemin était si froid que Roland en eut un instant le souffle coupé. Pourtant il lui offrit son visage avec gratitude, les yeux presque fermés, respirant toutes ces odeurs qui faisaient La Calla : celle du bétail, des chevaux, du grain, de l’eau du fleuve, et du riz du riz du riz.
Henchick avait retiré son chapeau plat à large bord et se tenait lui aussi la tête levée, les yeux mi-clos, l’incarnation de l’action de grâce silencieuse. Le vent soulevait sa longue chevelure en arrière et s’insinuait dans sa barbe, jouant avec les touffes de poils qui lui descendaient jusqu’à la taille. Ils restèrent ainsi quelques minutes, laissant la fraîcheur leur baigner le visage. Puis Henchick remit son chapeau d’un coup sec. Il se tourna vers Roland.
— Penses-tu que le monde périra dans le feu ou dans la glace, Pistolero ?
Roland réfléchit quelques instants.
— Ni l’un ni l’autre, finit-il par répondre. Je pense qu’il périra dans les ténèbres.
— Tu le crois ?
— Si fait.
Ce fut au tour d’Henchick de réfléchir un instant, puis il reprit sa route. Roland avait hâte d’arriver à destination, pourtant il effleura de la main l’épaule du Manni. Une promesse était une promesse. Surtout faite à une dame.
— J’ai passé la nuit dernière chez une oublieuse, dit Roland. N’est-ce pas ainsi que vous nommez ceux qui ont quitté votre ka-tet ?
— Nous parlons d’oublieux, si fait, lui répondit Henchick en le regardant avec attention. Mais pas de ka-tet. Nous connaissons ce mot, mais ce n’est pas un mot à nous, pistolero.
— Quoi qu’il en soit, je…
— Quoi qu’il en soit, tu as passé la nuit au Rocking B, chez Vaughn Eisenhart et notre fille, Margaret. Et elle a lancé le plat pour toi. Si je ne t’ai pas parlé de ces choses hier soir, c’est que je les savais aussi bien que toi. Et puis, nous avions d’autres sujets de conversation, n’est-ce pas ? Les grottes, par exemple.
— C’est vrai.
Roland essaya de dissimuler sa surprise. Il dut échouer, car Henchick hocha légèrement la tête, ses lèvres dessinant un sourire à peine visible dans sa barbe.
— Les Manni ont des moyens de savoir, pistolero. Depuis toujours.
— Ne voulez-vous pas m’appeler Roland ?
— Non pas.
— Elle m’a dit de te dire que Margaret du Clan du Sentier Rouge se débrouille très bien avec son homme impie, et qu’elle ne regrette rien.
Henchick acquiesça. S’il ressentit la moindre douleur à cette nouvelle, il n’en montra rien. Pas même dans le regard.
— Elle est damnée, dit-il simplement.
Au ton de sa voix, on aurait pu croire qu’il venait de dire : Le temps devrait tourner avant midi.
— Est-ce ce que vous me chargez de lui dire ? demanda Roland, à la fois amusé et frappé d’horreur.
Le bleu des yeux de Henchick avait passé, devenant aquatique, avec l’âge, pourtant la lueur de surprise que suscita cette question s’y vit clairement. Il haussa ses sourcils broussailleux.
— Pourquoi se donner ce mal ? Elle le sait déjà. Elle aura tout loisir et tout le temps de se repentir d’avoir choisi son homme impie, dans les profondeurs de Na’ar. Cela aussi, elle le sait. Viens donc, pistolero. Plus qu’un quart de roue et nous y sommes. Mais ça monte dur.
Ça montait dur, très dur, en effet. Une demi-heure plus tard, ils débouchèrent sur un rocher bloquant presque tout le passage. Henchick le contourna sans peine, son pantalon sombre claquant au vent, la barbe volant sur le côté, assurant les prises de ses doigts aux ongles longs. Roland le suivit. Le rocher avait été chauffé par le soleil, mais le vent était si froid à présent que le Pistolero en tremblait. Il sentit les talons de ses bottes en équilibre au-dessus d’un gouffre abrupt d’environ cinq cents mètres. Si le vieil homme décidait de le pousser, tout se terminerait très vite. Et de façon résolument non spectaculaire.
Pourtant ce ne serait pas la fin, pensa-t-il. Eddie reprendrait le flambeau, et les deux autres le suivraient jusqu’à la chute.
De l’autre côté du rocher, le chemin se terminait en un trou noir et déchiqueté de trois mètres de profondeur et d’environ un mètre cinquante de diamètre. Un courant d’air remonta au visage de Roland. Contrairement à la brise qui avait joué avec eux alors qu’ils remontaient le chemin, cet air-là était désagréable, nauséabond. Et il apporta sur ses ailes des cris que Roland ne parvint pas à identifier. Mais c’étaient des cris humains.
— Est-ce que ce sont les cris de ceux de Na’ar, qu’on entend ? demanda-t-il à Henchick.
Aucun sourire n’effleura les lèvres cachées du vieil homme.
— Pas de ces plaisanteries, ordonna-t-il. Pas ici. Car tu te trouves en présence de l’infini.
Roland était tout disposé à le croire. Il avança avec précaution, ses bottes crissant sur les cailloux éboulés, la main à proximité de la crosse de son arme — il la portait à gauche, désormais, quand il en portait une, pour la main intacte.
L’haleine fétide exhalée par la bouche ouverte de la grotte se fit plus intense. Infecte, sinon toxique. Roland plaça son bandana sur sa bouche et son nez, les tenant de sa main droite diminuée. À l’intérieur de la grotte, il y avait quelque chose, dans l’ombre. Des ossements, oui, des os de lézards et de petits animaux, mais autre chose, aussi, une forme qui lui était familière…
— Prends garde, pistolero, dit Henchick, tout en se reculant pour laisser passer Roland, s’il désirait entrer.
Mes désirs importent peu, pensa ce dernier. Il faut que je le fasse, c’est tout. Ça rend sans doute la chose plus facile.
Dans la pénombre, la forme se fit plus nette. Il ne fut pas surpris de constater qu’il s’agissait d’une porte totalement identique à celles vues sur la plage. Pour quelle autre raison ce lieu s’appellerait-il la Grotte de la Porte ? Elle était en bois de fer (ou peut-être en bois fantôme) et se dressait à environ trois mètres de l’entrée de la grotte. Elle mesurait un peu plus de deux mètres, comme les portes de la plage. Et comme elles, elle se dressait dans l’ombre, sans support, avec ses gonds qui s’articulaient sur le vide.