Pourtant elle s’ouvrira sans effort, se dit-il. Elle s’ouvrira, l’heure venue.
Il n’y avait pas de serrure. Le bouton paraissait taillé dans le cristal. Dessus était gravée une rose. Sur la plage au bord de la Mer Occidentale, les trois portes étaient frappées d’un message en Haut Parler : LE PRISONNIER, LA DAME D’OMBRES et LE POUSSEUR. Là il ne voyait que ces mêmes hiéroglyphes aperçus sur la boîte cachée dans l’église de Callahan :
— Ça signifie, « pas trouvé », « dérobé », dit Roland.
Henchick hocha la tête, mais lorsque Roland voulut contourner la porte, le vieil homme fit un pas en avant et tendit la main vers le Pistolero.
— Prends garde, ou tu découvriras par toi-même à qui sont ces voix.
Roland vit ce qu’il voulait dire. À deux ou trois mètres au-delà de la porte, le sol de la grotte s’affaissait à cinquante ou soixante degrés.
Il n’y avait rien à quoi se raccrocher, et la roche semblait aussi lisse que du verre poli. Dix mètres plus bas, les parois glissantes disparaissaient dans un abîme. Des voix mêlant leurs gémissements montaient du vide. Puis l’une d’elles devint claire. Celle de Gabrielle Deschain.
— Roland, non ! hurla sa mère morte depuis les ténèbres. Ne tire pas, c’est moi ! C’est ta m…
Mais avant qu’elle pût achever, le fracas d’une déflagration la fit taire. Une douleur fulgurante vrilla le cerveau de Roland. Il appuyait le bandana sur son visage à s’en casser le nez. Il essaya de détendre les muscles de son bras et cela lui parut impossible.
Puis, des ténèbres puantes, monta la voix de son père.
— Depuis que tu es tout petit, je sais que tu ne seras pas un génie, dit Steven Deschain d’une voix lasse. Mais jusqu’à hier soir, je n’avais jamais cru que tu étais stupide. Te laisser mener par lui comme une vache dans un toboggan ! Par les dieux !
Ne t’inquiète pas. Ce ne sont même pas des fantômes. Ce ne sont que des échos, voilà ce que je crois, des échos venus du fin fond de ma tête, projetés devant moi.
Lorsqu’il contourna la porte (en prenant garde au gouffre à sa droite), la porte avait disparu. Il ne restait que la silhouette de Henchick, la silhouette austère d’un homme taillée dans du papier noir, se découpant à l’entrée de la grotte.
La porte est toujours là, mais on ne peut la voir que d’un côté. Encore un point commun avec les autres portes.
— Un tantinet dérangeant, n’est-ce pas ? siffla la voix de Walter, dans le gosier de la Grotte de la Porte. Abandonne, Roland ! Mieux vaut abandonner et mourir, plutôt que de découvrir que la pièce tout en haut de la Tour Sombre est vide.
Puis vint le son impatient du Cor d’Eld, qui donna la chair de poule à Roland et lui hérissa les poils du cou : l’ultime cri de guerre de Cuthbert Allgood en dévalant Jéricho Hill, courant vers sa mort, se livrant aux mains des barbares à visage bleu.
Roland retira le bandana de son visage et se remit en mouvement. Un pas. Deux. Trois. Des os craquèrent sous les talons de ses bottes. Au troisième pas, la porte réapparut, d’abord de côté, avec sa charnière mordant le vide, comme les gonds, sur l’autre tranche. Il s’immobilisa une seconde, contemplant le bois épais, se délectant de l’étrangeté de cette porte, tout comme il avait savouré celle des portes de la plage. Et sur la plage, il était malade à mourir. S’il penchait légèrement la tête vers l’avant, la porte s’évanouissait. Dès qu’il la basculait un peu en arrière, elle était de nouveau là. La porte ne devenait jamais floue, ne tremblotait pas. Ou bien elle était là, ou bien elle n’était plus là.
Il recula, posa les paumes à plat sur le bois de fer et s’appuya contre le panneau. Il sentit dans ses doigts une vibration, faible mais perceptible, comme l’écho d’une machine puissante. Depuis le gosier sombre de la grotte, Rhéa du Coös lui hurla sa bile, le traitant de sale gosse qui n’avait jamais vu le visage de son vrai père, lui disant que son petit bout de queue lui avait fait éclater la gorge dans les cris, tandis qu’elle se calcinait. Roland l’ignora et se saisit du bouton de porte en cristal.
— Non pas, pistolero, tu n’oseras pas ! s’écria Henchick, alarmé.
— Si, j’ose, répondit Roland.
C’est ce qu’il fit, mais le bouton refusa de tourner. Le Pistolero recula.
— Mais la porte était ouverte, quand vous avez trouvé le prêtre ? demanda-t-il à Henchick.
Ils en avaient parlé la nuit précédente, mais Roland désirait en savoir plus.
— Si fait. C’est Jemmin et moi qui l’avons trouvé. Tu sais que nous autres, Manni anciens, nous recherchons les autres mondes ? Non pas en quête d’un trésor, mais pour accroître notre savoir ?
Roland hocha la tête. Il savait aussi que certains étaient revenus déments, de leurs voyages. Et que d’autres n’étaient jamais revenus.
— Ces collines ont une puissance magnétique, et elles sont reliées à une quantité d’autres mondes, par une quantité de liens. Nous nous étions rendus dans une grotte près des vieilles mines de grenat et c’est là que nous avons trouvé un message.
— Quel genre de message ?
— C’était une machine, encastrée dans l’ouverture de la grotte. On appuyait sur un bouton, et une voix se mettait à parler. C’est cette voix qui nous a dit de venir ici.
— Vous connaissiez cette grotte, auparavant ?
— Si fait, mais avant l’arrivée du Père, on l’appelait la Grotte des Voix. Pour les raisons que tu peux comprendre, désormais.
Roland acquiesça et fit signe à Henchick de poursuivre.
— La voix de la machine parlait avec le même accent que tes kamis, pistolero. Elle disait qu’il fallait qu’on vienne ici, Jemmin et moi, et qu’on trouverait une porte et un homme et une merveille. C’est ce qu’on a fait.
— Quelqu’un vous avait laissé des instructions, résuma Roland d’un air pensif.
Il pensait à Walter. L’homme en noir, celui qui leur avait aussi laissé les biscuits qu’Eddie appelait des Keeblers. Walter était Flagg et Flagg était Marten et Marten… était-il Maerlyn, le vieux magicien solitaire de la légende ? Sur ce sujet, Roland restait circonspect.
— Et elle s’est adressée à vous en vous appelant par votre nom ?
— Non pas, ce quelqu’un ne savait pas grand-chose. Il s’est contenté de nous appeler les Manni.
— Comment ce quelqu’un a-t-il su où laisser la machine, d’après vous ?
Les lèvres d’Henchick s’étirèrent en une mince ligne.
— Qu’est-ce qui te fait penser qu’il s’agissait d’une personne ? Pourquoi pas un dieu, parlant par la voix de l’homme ? Pourquoi pas un agent de l’En-Delà ?
— Les dieux laissent des sigleus. Les hommes laissent des machines — une pause —, pour ce que j’en ai vu, bien entendu, Pa.
Henchick eut un geste brusque, comme pour lui dire de couper court à la flatterie.
— Est-ce que tout le monde était au courant que toi et tes amis, vous exploriez la grotte où se trouvait la machine parlante ?
Henchick haussa les épaules, l’air maussade.
— Des gens nous ont vus, je suppose. Certains nous ont peut-être observés à la jumelle ou à la lunette, de loin. Ah, et puis il y a l’homme mécanique. Il voit beaucoup et jacasse sans fin, auprès de qui veut l’entendre.