Moins d’une minute plus tard, il ronflait légèrement, un bras replié sur les yeux. Ote se coucha sur le sol à côté de lui, la truffe posée sur sa patte.
Eddie et Susannah étaient assis côte à côte, sur le lit de la chambre d’amis. Eddie avait toujours du mal à le croire : non seulement une sieste, mais une sieste dans un vrai lit. Le luxe du luxe. Tout ce qu’il voulait, c’était s’allonger, prendre Susannah dans ses bras, et dormir, mais avant ça, ils avaient une question à régler. Elle l’avait tracassé toute la journée, même au plus fort de leur petit meeting improvisé.
— Suze, à propos du Gran-Pere de Tian…
— Je ne veux pas en entendre parler, répliqua-t-elle instantanément.
Surpris, il haussa les sourcils. Il aurait dû s’en douter, cependant.
— On pourrait en parler, bien sûr, mais je suis fatiguée. Je veux dormir. Répète à Roland ce que le vieux t’a dit, et répète-le aussi à Jake si tu veux, mais ne me dis rien à moi. Pas encore.
Elle était là, assise à ses côtés, sa cuisse brune contre sa cuisse blanche à lui, son regard marron soutenant son regard noisette à lui.
— Tu m’entends ?
— Grand merci beaucoup-beaucoup.
Il éclata de rire, la prit dans ses bras et l’embrassa.
Et bientôt ils étaient profondément endormis, dans les bas l’un de l’autre, front contre front. Le soleil qui déclinait fit jouer sur leurs corps un rectangle de lumière dorée. Il se déplaçait plein ouest, du moins pour le moment. Roland put le constater par lui-même en remontant à cheval l’allée qui menait au presbytère du Vieux, après avoir libéré d’un coup de pied ses jambes endolories des étriers.
Rosalita vint au-devant de lui pour l’accueillir.
— Aïle, Roland — que vos journées soient longues et vos nuits plaisantes.
— Et deux fois le compte pour vous, fit-il en hochant la tête.
— J’intuite que vous allez peut-être demander à certaines d’entre nous de lancer le plat contre les Loups, l’heure venue.
— Qui vous a dit ça ?
— Oh… c’est un petit oiseau qui me l’a murmuré à l’oreille.
— Ah. Et vous accepteriez ? Si on vous le demandait ?
Elle lui adressa un rictus qui lui découvrit les dents.
— Il n’y a rien au monde qui me ferait plus plaisir.
Puis le rictus disparut, pour laisser place à un sourire sincère.
— À part peut-être si tous les deux, on pouvait découvrir ensemble un plaisir qui s’en approche. Voudriez-vous visiter ma petite cabane, Roland ?
— Si fait. Et voudriez-vous me frotter avec cette huile magique dont vous avez le secret ?
— C’est frotter, que vous voulez ?
— Si fait.
— Frotter fort, ou frotter doucement ?
— J’ai entendu dire qu’il n’y avait pas mieux qu’un petit mélange des deux pour soulager une articulation douloureuse.
Elle y réfléchit une seconde, puis éclata de rire et le prit par la main.
— Viens. Pendant que le soleil brille encore et que ce petit coin du monde est endormi.
Il la suivit bien volontiers, là où elle l’emmenait. Elle avait une source secrète, entourée de douce mousse, à laquelle il fut heureux de s’abreuver.
Callahan finit par rentrer aux alentours de cinq heures et demie, au moment où Eddie, Susannah et Jake se levaient. À six heures, Rosalita et Sarey Adams servirent un dîner composé de légumes verts et de poulet froid, sous le porche entouré de paravents, à l’arrière du presbytère. Roland et ses amis mangèrent avec appétit, le Pistolero se resservant non pas une, mais deux fois. Callahan, en revanche, ne fit pratiquement que remuer sa nourriture dans son assiette. Si son hâle lui donnait l’apparence d’un homme en pleine santé, il ne pouvait dissimuler les cernes violacés sous ses yeux. Lorsque Sarey — une femme gaie et joviale, à la taille forte mais au pied léger — apporta un gâteau aux épices, Callahan se contenta de secouer la tête.
Quand il ne resta plus sur la table que des tasses et la cafetière, Roland sortit son tabac et haussa les sourcils.
— Veux-tu, l’encouragea Callahan, puis, levant la voix : Rosie, apporte à ce garçon quelque chose où mettre ses cendres !
— Grand homme, je pourrais vous écouter une journée entière, dit Eddie.
— Et moi donc, renchérit Jake.
Callahan sourit.
— Je ressens la même chose à votre égard, les garçons, au moins un peu.
Il se resservit une demi-tasse de café. Rosalita apporta à Roland une coupe d’argile. Lorsqu’elle fut partie, le Vieux prit la parole.
— J’aurais dû terminer ce récit hier soir. J’ai passé la plus grande partie de la nuit à me tourner et à me retourner, à me demander comment j’allais raconter la suite.
— Ça vous aiderait de savoir que j’en connais déjà une partie ? demanda Roland.
— Probablement pas. Vous êtes allé à la Grotte de la Porte avec Henchick, n’est-ce pas ?
— Oui. Il dit qu’il y avait une chanson sur la machine qui parle qui les as envoyés là-bas vous chercher, et qu’en l’entendant, vous avez pleuré. C’est celle dont vous nous avez parlé ?
— « Someone Saved My Life Tonight », oui. Et essayez d’imaginer comme ça pouvait être étrange de se retrouver assis dans une cabane manni à Calla Bryn Sturgis, à regarder en direction des ténèbres de Tonnefoudre en écoutant Elton John.
— Ouah, ouah, l’interrompit Susannah. Vous êtes très en avance sur nous, Père. Aux dernières nouvelles, vous étiez à Sacramento, en 1981, et vous veniez de découvrir que votre ami s’était fait tailler en pièces par ces soi-disant Frères Hitler.
Elle jeta un regard sévère à Callahan, puis à Jake, pour finir par Eddie.
— Je dois dire, messieurs, que vous n’avez pas l’air d’avoir fait beaucoup de progrès sur le terrain de la paix dans le monde, depuis que j’ai quitté l’Amérique.
— Ne me mets pas ça sur le dos, protesta Jake. J’étais à l’école.
— Et moi j’étais défoncé, répliqua Eddie.
— D’accord, c’est pour moi, alors, fit Callahan, ce qui fit rire tout le monde.
— Terminez votre récit, dit Roland. Peut-être dormirez-vous mieux cette nuit.
— Peut-être, oui. (Il sembla reprendre ses esprits, puis se lança.) Ce que je me rappelle, à l’hôpital — ce que tout le monde se rappelle, j’imagine —, c’est l’odeur d’antiseptiques et le bruit des machines. Surtout les machines. Leurs « bips » incessants. Le seul autre équipement qui fasse ce bruit-là, c’est le système de pilotage dans le cockpit d’un avion. Une fois j’ai demandé à un pilote, et il m’a dit que le système de navigation faisait le même bruit. Je me rappelle que cette nuit-là, je me suis dit qu’il devait y avoir un paquet d’avions aux soins intensifs.
Rowan Magruder n’était pas marié, à l’époque où je travaillais au Foyer, mais je me suis dit qu’il l’était, depuis, car il y avait une femme assise dans la chaise près de son lit, qui lisait un livre de poche. Bien habillée, dans un joli tailleur vert, des bas et des chaussures à talons plats. Je me sentais enfin prêt à me retrouver en face d’elle : je m’étais lavé et coiffé aussi bien que j’avais pu, et je n’avais pas bu un verre depuis Sacramento. Mais quand nous nous sommes effectivement retrouvés face à face, ça n’allait plus du tout. Elle était assise dos à la porte, vous voyez. J’ai frappé sur le montant de la porte, elle s’est tournée vers moi, et mon prétendu sang-froid en a pris un coup. J’ai reculé d’un pas et je me suis signé. C’était la première fois depuis que Rowan et moi avions rendu visite à Lupe, dans ce même trou. Et vous devinez pourquoi ?