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Un coup de feu part de derrière le projecteur. Callahan voit un éclair de lumière orange. Il s’agit probablement d’un pistolet, mais il est au petit.32 du dimanche des Frères Hitler ce qu’un faucon est à un colibri. La détonation est énorme, suivit instantanément d’un bruit de plâtre fracassé et d’un nuage de poussière fétide. George/Nort et Lennie/Bill poussent tous deux un hurlement ; Callahan a l’impression que l’un de ses sauveurs — pas le tireur, l’autre — se met lui aussi à crier.

— Les chaussures, et le pantalon ! Tout de suite ! Vous avez intérêt à les avoir retirés avant que je compte jusqu’à trente, sinon vous êtes morts. Un-deuxtroisquatrecin…

Et de nouveau, il compte si vite qu’il ne laisse pas de place à la réflexion, encore moins aux protestations. George/Nort décide de s’asseoir et la Voix Numéro Deux dit :

— Asseyez-vous et on vous tue.

Alors les Frères Hitler se mettent à tituber autour du sac à dos, du Polaroid, du pistolet et de la lampe de poche comme des robots tout raides, retirant leurs chaussures, puis leur pantalon. George est le genre boxer, alors que Lennie est plutôt slip, avec taches jaunes en option. La trique de Lennie a disparu ; la trique de Lennie a décidé de prendre sa soirée.

— Maintenant, dehors, dit la Voix Numéro Un.

George se tourne vers la lumière. Son sweat-shirt des Yankees pend sur son caleçon, qui lui arrive presque aux genoux. Il porte toujours sa banane autour de la taille. Il a les mollets musclés, mais ils tremblent. Et il fait une tête de six pieds de long, maintenant qu’il comprend ce qu’il se passe.

— Écoutez, les gars, si on sort d’ici sans avoir terminé ce type, ils vont nous tuer. C’est pas des gentils…

— Si vous n’êtes pas sortis d’ici quand j’aurais compté jusqu’à dix, bande de cons, c’est moi qui vais vous tuer, répond la Voix Numéro Un.

Ce à quoi la Voix Numéro Deux ajoute, avec une sorte de mépris hystérique :

— Gai cocknif en yom, espèces d’enculés de lâches ! Restez ou allez vous faire descendre, qu’est-ce qu’on s’en fout ?

Plus tard, après avoir répété cette phrase à une douzaine de Juifs à qui elle ne dit rien et qui répondent par un hochement de tête ébahi, Callahan tombe sur un vieux gars à Topeka, qui lui traduit gai cocknif en yom. Ça veut dire va chier dans l’océan.

La Voix Numéro Un se remet à les harceler :

— Undeuxtroisquatre…

George/Nort et Lennie/Bill échangent un regard indécis digne d’un dessin animé, puis se ruent vers la porte, en sous-vêtements. Le projecteur les suit. Ils sortent. Ils ont disparu.

— Suis-les, dit la Voix Numéro Un à son partenaire sur un ton bourru. Au cas où ils auraient l’idée de revenir…

— Ouais ouais, fait la Voix Numéro Deux, avant de disparaître à son tour.

La lumière s’éteint.

— Mettez-vous sur le ventre, dit la Voix Numéro Un.

Callahan essaie de lui dire qu’il ne croit pas pouvoir y arriver, qu’il a l’impression d’avoir les couilles grosses comme des théières, mais il ne sort de sa bouche qu’une bouillie informe, à cause de sa mâchoire cassée. Il trouve un compromis et bascule sur le côté gauche, aussi loin qu’il peut.

— Ne bougez pas, dit la Voix Numéro Un. Je ne veux pas vous couper.

Ce n’est pas la voix d’un type qui fait ce genre de choses tous les jours.

Même dans son état, Callahan le voit clairement. Ce type respire par saccades, avec des interruptions et des sursauts inquiétants. Callahan veut le remercier. C’est une chose de sauver un inconnu quand on est flic, pompier ou garde-côte. Mais c’en est une autre quand on est juste un type comme les autres. Et c’est ce qu’est son sauveur, ce que sont ses deux sauveurs, même s’il ne sait pas comment ils ont pu être à ce point préparés. Comment connaissaient-ils les noms des Frères Hitler ? Et l’endroit où les surprendre ? Sont-ils arrivés de la rue, ou bien attendaient-ils dans la laverie désaffectée depuis le début ? Encore une chose que Callahan ne sait pas. Et il s’en fiche. Parce que quelqu’un lui a, quelqu’un lui a, quelqu’un lui a sauvé la vie ce soir, et c’est tout ce qui compte. George et Lennie le tenaient presque, pas vrai, mais la cavalerie est arrivée à la dernière minute, exactement comme dans un film de John Wayne.

Ce que Callahan veut faire, c’est remercier ce type. Il veut se retrouver en sécurité dans une ambulance, en route pour l’hôpital, avant que ces monstres étripent la Voix Numéro Deux dehors, ou que la Voix Numéro Un se fasse une attaque cardiaque sous son nez. Il essaie de parler, et c’est de nouveau de la bouillie qui sort de sa bouche. Du bla-bla de poivrot, comme disait Rowan. Là, ça ressemble à Mê-i.

Il sent qu’on libère ses mains, puis ses pieds. Le type ne se fait pas d’attaque. Callahan roule de nouveau sur le dos, et il voit une main blanche et grassouillette, qui tient le scalpel. Au majeur, l’homme porte une chevalière. Elle est gravée d’un livre ouvert, sous lequel sont inscrits les mots Ex-Libris. Puis le projecteur se rallume, et Callahan lève le bras pour se protéger les yeux : Bon Dieu, mec, pourquoi vous faites ça ? Sauf que ça donne : Y-eu-ê, A-ai-A ? mais la Voix Numéro Deux a l’air de comprendre.

— Ça me paraît pourtant évident, mon ami blessé, dit-il. Si nous devons nous rencontrer de nouveau, je voudrais que ce soit une première fois. Si nous nous croisons dans la rue, j’aimerais autant que vous ne me reconnaissiez pas. C’est plus sûr.

Des bruits de pas raclant le sol. La lumière recule.

— Nous allons appeler une ambulance depuis la cabine de l’autre côté de la rue…

— Non, ne faites pas ça ! Et s’ils reviennent ?

Et dans sa terreur extrême, il articule cette phrase avec une clarté parfaite.

— On montera la garde, dit la Voix Numéro Un.

Le type a le souffle moins court. Il reprend les rênes. Callahan est content pour lui.

— Je pense qu’il n’est pas impossible qu’ils reviennent, le grand type était vraiment très embêté de vous laisser vous en tirer, mais si les Chinois disent vrai, je suis maintenant responsable de votre vie. C’est une responsabilité que j’ai l’intention d’honorer. S’ils doivent refaire une apparition, je leur balancerai une balle. Et pas au-dessus de la tête.

La forme se tait. Il a l’air d’un costaud, lui aussi. Et il a du cran, ça c’est certain.