Et c’est là que ça se produit. Dans le couloir, la voix qui récite est arrivée à Sprang, Steward, et Sudby. Dans cette cellule, un homme allongé sur le sol sale dans la longue lumière de l’aube touche finalement le fond, qui est, par définition, le point en dessous duquel on ne peut pas descendre, sauf à trouver une pelle et à se mettre à creuser.
De là où il est, allongé là et le regard glissant sur le sol, les moutons de poussière ressemblent à des bouquets d’arbres fantomatiques et les tas de crasse, à des collines dans un paysage minier et désertique. Il se dit : On est en quoi, février ? Février 1982 ? Quelque chose comme ça. Eh bien, je vais te dire, je me donne un an pour essayer de me ressaisir et de tout mettre au propre. Une année pour essayer de faire quelque chose — n’importe quoi — pour justifier le risque que ces deux gars ont pris. Si je peux faire quelque chose, je continuerai. Mais si en février 1983 je bois toujours, je me tuerai.
En bas du couloir, la voix est finalement arrivée à Targenfield.
Callahan se tut pendant un moment. Il but une gorgée de café, grimaça, et se versa une rasade de cidre, à la place.
— Je savais comment amorcer la remontée. Dieu sait que j’avais connu assez d’ivrognes ayant touché le fond dans les réunions des AA dans l’East Side. Alors quand ils m’ont laissé sortir, j’ai trouvé l’adresse des AA à Topeka, et j’y suis allé tous les jours. Je ne regardais ni en avant, ni en arrière. « Le passé, c’est de l’histoire ancienne, et l’avenir, c’est le mystère », ils disent. Sauf que cette fois, au lieu de m’asseoir au fond de la pièce et de ne rien dire, je me suis forcé à me placer au premier rang, et pendant les présentations, à dire : « Je m’appelle Don C. et je veux m’arrêter de boire. » Je le voulais vraiment, je le voulais chaque jour, mais les AA ont des dictons pour tout, et l’un d’eux est : « Fais semblant, jusqu’au jour où tu y arriveras. » Et petit à petit, j’y suis arrivé. Je me suis réveillé un jour de l’automne 1982 et je me suis rendu compte que je ne voulais vraiment plus boire. La compulsion, comme ils disent, avait disparu.
J’ai changé de décor. Durant la première année de sobriété, on n’est pas censé procéder à des changements radicaux dans sa vie, mais un jour, alors que j’étais dans Cage Park — dans la Roseraie Reinisch, en fait…
Il laissa sa voix se perdre, le regard posé sur eux.
— Quoi ? Vous connaissez cet endroit ? Ne me dites pas que vous connaissez le Reinisch !
— On y est allé, dit Susannah d’un ton calme. On a vu le train miniature.
— Voilà qui est incroyable, dit Callahan.
— Il est dix-neuf heures et tous les oiseaux chantent, dit Eddie.
Il ne souriait pas.
— Quoi qu’il en soit, c’est dans la Roseraie que j’ai repéré la première affichette. Nous RECHERCHONS CALLAHAN, NOTRE SETTER IRLANDAIS. CICATRICE SUR LA PATTE, CICATRICE SUR LE FRONT, GROSSE RÉCOMPENSE. Et cetera, et cetera. Ils avaient fini par trouver mon nom. J’ai décidé qu’il était temps de changer de décor, tant que je le pouvais encore. Alors je me suis rendu à Détroit, et j’y ai trouvé un foyer d’hébergement appelé le Refuge du Phare. C’était un refuge « alcoolisé ». En fait, c’était comme le Foyer, mais sans Rowan Magruder. Ils faisaient du bon boulot, là-bas, mais ils avaient du mal à garder la tête hors de l’eau. Je me suis inscrit. Et c’est là que je me trouvais en décembre 1983, quand ça s’est produit.
— Quand quoi s’est produit ? demanda Susannah.
C’est Jake Chambers qui répondit. Il savait, et peut-être était-il le seul parmi eux à être en mesure de savoir. Après tout, ça lui était arrivé à lui aussi.
— C’est là que vous êtes mort, fit Jake.
— Oui, c’est exact.
Callahan ne fit preuve d’aucune surprise. Comme s’ils étaient en train de discuter de la culture du riz, ou de déterminer si Andy marchait bien à l’énergie fantomique.
— C’est là que je suis mort. Roland, je me demandais si vous voudriez bien me rouler une cigarette ? Il semble que j’aie besoin de quelque chose d’un peu plus fort que du cidre de pomme.
Il y a une vieille tradition, au Phare, une tradition qui remonte à… eh bien, à quatre ans (il faut dire que le Refuge du Phare n’est en activité que depuis cinq ans). C’est de célébrer Thanksgiving dans le gymnase du lycée du Saint-Esprit, dans West Congress Street. Un petit groupe de pensionnaires décore la salle avec du papier crépon orange et marron, des dindes en carton, des fruits et des légumes en plastique. Les Amulettes de la Moisson à l’américaine, en somme. Il fallait avoir au moins deux semaines de sobriété continue derrière soi pour pouvoir postuler à cette tâche. Et aussi — et c’est une chose dont ont convenu entre eux Ward Huckman, Al McGowan et Don Callahan — aucun cerveau noyé n’est admis au Stand Décoration, peu importe depuis combien de temps il est sobre.
Le jour de la Dinde, presque une centaine de ce que Détroit fait de mieux en matière d’alcoolos, de toxicos et de sans-abri à moitié fous se réunissent au Saint-Esprit pour un merveilleux dîner à base de dinde, de patates, et de toutes les garnitures traditionnelles. Ils sont assis autour d’une douzaine de tables, au centre du terrain de basket (les pieds de tables ont été enveloppés de feutrine, et les convives sont en chaussettes). Avant d’attaquer (c’est la tradition), on fait rapidement un tour de table (« Si ça prend plus de six secondes, les gars, je vous coupe les vivres », les a prévenus Al) et chacun cite une chose qui lui inspire de la reconnaissance. Parce que c’est Thanksgiving, le jour des actions de grâce, mais aussi parce que l’un des principes du programme des AA, c’est qu’un alcoolique reconnaissant ne va pas se saouler, et qu’un drogué reconnaissant ne va pas se piquer.
Ça va vite, et comme Callahan est assis là, sans penser à quelque chose en particulier, quand son tour arrive, il lâche une phrase qui aurait bien pu lui attirer des ennuis. Au minimum, on l’aurait pris pour un type avec un sens de l’humour douteux.