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— Je suis reconnaissant de ne pas avoir… commence-t-il, puis il se rend compte de ce qu’il était sur le point de dire et le retient de justesse.

Ils le regardent tous, dans l’attente, ces hommes avec leurs barbes de plusieurs jours, ces femmes bouffies et pâles aux cheveux plats, tous imprégnés de cette odeur de station de métro sale, l’odeur de la rue. Certains l’appellent déjà Paternel, mais comment le savent-ils ? Comment pourraient-ils le savoir ? Et que diraient-ils s’ils savaient le frisson qui le parcourt, quand il entend ce surnom ? À quel point il lui rappelle les Frères Hitler et l’odeur douce et enfantine de l’adoucissant ? Mais ils le regardent, tous. « Les clients. » Ward et Al le regardent, eux aussi.

— Je suis reconnaissant de ne pas avoir touché à l’alcool et à la drogue aujourd’hui, dit-il, se raccrochant in extremis aux bons vieux classiques de la maison, il y a toujours une raison de se sentir reconnaissant. Il entend le murmure de leur approbation, puis le voisin de Callahan dit qu’il est reconnaissant envers sa sœur de l’avoir invité pour Noël, et personne ne soupçonne que Callahan était à deux doigts de dire : « Je suis reconnaissant de ne pas avoir vu de vampires de Type Trois ou d’avis de recherche pour animaux perdus, récemment. »

Il pense que c’est parce que Dieu a accepté de le reprendre, du moins à l’essai, et que le pouvoir de la morsure de Barlow a enfin été annihilé. Il pense qu’il a perdu la malédiction de la vision, en d’autres termes. Il ne met pas cette hypothèse à l’épreuve en essayant de pénétrer dans une église, par exemple — le gymnase du Saint-Esprit, c’est largement assez pour lui, merci. La pensée ne l’effleure même pas — du moins, consciemment — qu’ils sont en train de s’assurer que le filet se resserre comme il faut autour de lui, cette fois-ci. Ils sont peut-être longs à la détente, comme Callahan finira par le comprendre, mais ils finissent par apprendre et ne renoncent pas facilement.

Puis, au début du mois de décembre, Ward Huckman reçoit une lettre, une lettre de rêve.

— C’est Noël avant l’heure, Don ! Attends de voir ça, Al ! lance-t-il en agitant la lettre d’un air triomphal. Si on la joue fine, les gars, les soucis pour l’année prochaine, envolés !

Al McGowan lui prend la lettre des mains, et au fur et à mesure de sa lecture, son expression de réserve et de concentration s’évanouit peu à peu. Lorsqu’il fait passer la lettre à Don, c’est avec un sourire jusqu’aux oreilles.

La lettre provient d’une firme avec des filiales à New York, Chicago, Détroit, Denver, Los Angeles et San Francisco. Elle est imprimée sur du vélin tellement luxueux qu’on aurait envie de se tailler une chemise dedans, rien que pour le sentir contre sa peau. Elle dit que la firme projette de faire don de vingt millions de dollars à vingt organisations caritatives à travers les États-Unis, à raison d’un million à chacune. Elle dit également que cette transaction doit se faire avant la fin de l’année civile 1983. Les bénéficiaires potentiels comprennent des services de distribution de repas, des refuges pour sans-abri, deux cliniques pour les indigents, et un programme expérimental contre le sida, à Spokane. Le Phare fait partie des foyers sélectionnés. La lettre porte la signature d’un certain Richard P. Sayre, vice-président exécutif, à Détroit. Tout a l’air en ordre, et le fait qu’ils soient tous les trois invités dans les bureaux de Détroit pour discuter de leur cadeau semble aussi réglo. La date du rendez-vous — pour Callahan, de son rendez-vous avec la mort — est fixée au 19 décembre 1983. Un lundi.

La lettre porte l’en-tête de la SOMBRA CORPORATION.

15

— Et vous y êtes allé, dit Roland.

— Nous y sommes tous allés, précisa Callahan. Si l’invitation s’était adressée à moi seul, je ne l’aurais pas fait. Mais puisqu’ils nous convoquaient tous les trois… et qu’ils disaient vouloir nous donner un million de dollars… vous avez la moindre idée de ce que représente un million de dollars, pour une boîte toujours à deux doigts de fermer boutique, comme le Foyer ou le Phare ? Surtout en plein milieu des années Reagan ?

Susannah sursauta en entendant ce nom. Eddie lui lança un regard ouvertement triomphal. Callahan eut visiblement très envie de demander la raison de cet aparté, mais Roland lui fit son petit geste d’impatience, et cette fois il se faisait vraiment tard. Presque minuit. Pourtant, aucun membre du ka-tet de Roland n’avait l’air de s’endormir. Tous étaient concentrés sur le Père Callahan, pendus à ses moindres paroles.

— Avec le recul, voilà ce que je crois, reprit Callahan, en se penchant vers l’avant. Il y a une sorte de pacte d’association entre les vampires et les ignobles. Je crois qu’en remontant assez loin, on trouverait l’origine de cette association dans la terre des ténèbres. À Tonnefoudre.

— Ça ne fait aucun doute, confirma Roland, et ses yeux bleus scintillaient dans sa figure pâle et fatiguée.

— Les vampires — sauf les Type Un — sont stupides. Les ignobles sont plus malins, mais pas tant que ça. Sinon je n’aurais pas pu leur échapper aussi longtemps. Et puis quelqu’un a fini par s’intéresser à mon cas — un agent du Roi Cramoisi, je dirais. On a écarté les ignobles de mon chemin, ainsi que les vampires. Au cours des derniers mois, je n’avais plus vu d’affichettes ou de messages à la craie sur les trottoirs de West Fort Street ou de Jefferson Avenue. Quelqu’un a pris les commandes, voilà ce que je me suis dit. Quelqu’un de beaucoup plus malin. Et un million de dollars !

Il secoua la tête, et un pâle sourire d’amertume se dessina sur ses lèvres. C’est ce qui m’a aveuglé, en fin de compte. L’argent, rien que l’argent. « Oh oui, mais c’est pour une bonne cause », je me répétais ça… et on se le répétait les uns aux autres, bien sûr. « Cette somme nous rendra indépendants pendant au moins cinq ans ! Plus besoin d’aller mendier au Conseil Municipal de Détroit, le chapeau à la main ! » Bien sûr. Il ne m’est venu à l’idée que plus tard qu’il y avait une autre vérité derrière tout ça, une vérité toute simple : l’appât du gain, même pour une bonne cause, reste l’appât du gain.

— Que s’est-il passé ? demanda Eddie.

— Eh bien, nous avons honoré notre rendez-vous, répondit le Père, un sourire effroyable aux lèvres. Au Tishman Building, situé au 982 de Michigan Avenue, l’une des adresses les plus prestigieuses du coin. Le 19 décembre, à 16 h 20.

— Drôle d’heure pour un rendez-vous, fit remarquer Susannah.

— C’est aussi ce qu’on s’est dit, mais qui s’embarrasse de ce genre de broutilles, quand il y a un million de dollars en jeu ? Après une longue discussion, nous avons fini par tomber d’accord avec Al — ou plutôt avec la mère d’Al. Selon elle, il fallait se présenter à tout rendez-vous important avec cinq minutes d’avance, ni plus ni moins. Aussi nous sommes-nous retrouvés dans le hall du Tishman Building à 16 h 10, tirés à quatre épingles ; nous avons trouvé la Sombra Corporation sur le tableau de l’entrée, et nous sommes montés au trente-troisième étage.

— Vous aviez fait des recherches, sur cette compagnie ? demanda Eddie.

Callahan le regarda d’un air de dire : « D’après toi ? »

— Selon les informations dénichées à la bibliothèque, la Sombra était une société à nombre d’actionnaires limité — pas de cotation en Bourse, en d’autres termes — dont l’activité principale consistait à racheter d’autres compagnies. Ils étaient spécialisés dans la haute technologie, l’immobilier et le bâtiment. C’était apparemment tout ce qu’il y avait à savoir. Le capital était visiblement un secret bien gardé.