Callahan n’hésite pas une seconde. S’il hésite, il sera perdu. Ce n’est pas du sida qu’il a peur, c’est de les laisser poser leurs lèvres immondes sur lui, de les laisser l’embrasser comme il a vu l’autre embrasser Lupe Delgado, dans la ruelle. Il ne doit pas les laisser gagner. Après tout ce chemin parcouru, tous ces boulots, toutes ces cellules de prison, après avoir réussi à devenir sobre au Kansas, il ne peut pas les laisser gagner.
Il n’essaie pas de les raisonner. Toute palabre est impossible. Il se précipite juste derrière l’énorme table en acajou qui trône au milieu de la pièce. L’homme à la chemise jaune, soudain alerté, se met à hurler : « Attrapez-le ! Attrapez-le ! » Des mains claquent sur sa veste — qu’il a spécialement achetée chez Grand River, Vêtements pour hommes — mais il les esquive. Il a le temps de se dire La fenêtre ne lâchera pas, elle est en verre renforcé, du verre antisuicide, et elle ne se cassera pas… et il a juste le temps d’implorer Dieu pour la première fois depuis que Barlow l’a forcé à boire son sang empoisonné.
— Aidez-moi, je Vous en supplie, aidez-moi ! crie le Père Callahan, et il fonce contre la vitre, épaule la première.
Une main lui gifle la tête, essaie de le saisir par les cheveux, puis le relâche. Tout autour de lui, la vitre explose et il se retrouve soudain debout dans l’air froid, entouré de rafales de neige. Il regarde en bas, entre ses chaussures noires qu’il a aussi achetées pour l’occasion, et il voit Michigan Avenue, avec ses voitures qui ressemblent à des jouets et ses piétons qui ressemblent à des fourmis.
Il les sent — Sayre et ses ignobles, et ces vampires qui étaient censés l’infecter et le mettre hors course pour toujours — il les sent, agglutinés autour de la vitre brisée, le regard incrédule.
Et il se dit : Voilà qui me met effectivement hors course… pas vrai ?
Et il se dit, avec l’émerveillement d’un enfant : C’est la dernière pensée que j’aurai jamais. C’est l’au revoir. Et il tombe.
Callahan s’interrompit et jeta un regard à Jake, presque timidement.
— Tu t’en souviens ? Je veux dire, du moment… — il s’éclaircit la gorge — du moment de la mort ?
Jake hocha gravement la tête.
— Pas vous ?
— Je me souviens d’avoir regardé Michigan Avenue entre mes chaussures neuves. Je me rappelle la sensation d’être debout, là, au milieu des bourrasques de neige. Je me rappelle Sayre derrière moi, qui braillait dans une autre langue. Qui jurait. Des mots aussi gutturaux ne pouvaient être que des jurons. Et je me rappelle m’être dit : Il a peur. Et ç’a été ma toute dernière pensée, que Sayre avait peur. Puis il y a eu un intervalle d’obscurité. Je flottais. J’entendais le carillon, mais au loin. Puis le son s’est rapproché. Comme si un engin à moteur me fonçait dessus à toute vitesse.
Il y a eu de la lumière. J’ai vu de la lumière dans les ténèbres. J’ai cru que je vivais une expérience de décorporation comme Kûbler-Ross, alors je suis allé vers la lumière. Je me moquais de là où j’atterrirais, du moment que ce n’était pas sur le bitume de Michigan Avenue, écrabouillé et sanguinolent, avec une foule réunie autour de moi. Mais je ne voyais pas comment ça pourrait arriver. On ne tombe pas de trente-trois étages pour reprendre conscience ensuite.
Et puis je voulais échapper au carillon. Il devenait de plus en plus fort. Mes yeux se sont mis à pleurer. J’avais les oreilles en feu. J’étais heureux d’avoir encore des yeux et des oreilles, mais le carillon rendait cette gratitude très accessoire.
Je me suis dit : Il faut que tu ailles vers la lumière, et j’ai plongé. J’ai…
Il ouvre les yeux, mais avant ça, il prend conscience de l’odeur. L’odeur du foin, mais très faible, presque éventée. Un fantôme d’odeur, on pourrait dire. Et lui ? Est-il un fantôme ?
Il se redresse et regarde autour de lui. Si c’est la vie après la mort, alors tous les livres du monde, y compris celui dont il s’est servi pour prêcher, se trompent. Parce qu’il n’est ni au paradis, ni en enfer ; il est dans une étable. Sur le sol, il voit de vieux brins de paille. Les fissures dans les murs de planches laissent filtrer des flots de lumière éclatante. C’est la lumière qu’il a suivie à travers les ténèbres, se dit-il. C’est la lumière du désert. A-t-il des raisons objectives de penser ça ? Peut-être. L’air est sec dans ses narines. C’est comme respirer l’air d’une autre planète.
C’est peut-être ça. Peut-être que c’est la Planète de la Vie après la mort.
Il entend toujours le carillon, à la fois merveilleux et horrible, mais il s’évanouit… puis disparaît. Le vent chaud souffle doucement. Il en passe un peu entre les planches des murs, et quelques brins de paille se soulèvent du sol, exécutent une petite danse lasse, puis retombent.
Puis vient l’autre bruit. Comme un martèlement arythmique. Une machine, et pas au mieux de sa forme, à en juger par le bruit. Il se lève. Il fait chaud ici, et il se retrouve immédiatement le visage et les mains en sueur. Il baisse les yeux vers le bas de son corps et constate que ses beaux habits Grand River ont disparu. Il porte un jean et une chemise chambray délavée. Aux pieds, il a une paire de bottes fatiguées, aux talons éculés. Elles ont l’air d’avoir parcouru maints kilomètres desséchés. Il se penche et se palpe les jambes, à la recherche d’éventuelles fractures. Il ne semble pas en avoir. Il fait de même avec les bras. Aucune trace de fractures. Il essaie de claquer des doigts. Pas de problème, il entend le petit bruit de brindilles sèches qui cassent.
Il pense : Est-ce que toute ma vie n’était qu’un rêve ? Est-ce que c’est ça, la réalité ? Si c’est le cas, qui suis-je, et qu’est-ce que je fais ici ?
Et des ombres profondes derrière lui monte ce martèlement fatigué : boum-BOUM-boum-BOUM-boum-BOUM.
Il se tourne en direction du bruit et reste bouche bée. Dressée au milieu de l’étable abandonnée, il voit une porte. Elle n’est pas encastrée dans un mur, elle se tient là, toute seule. Elle a des gonds, mais pour ce qu’il en voit, ils s’articulent dans le vide. Des hiéroglyphes sont gravés à mi-hauteur du panneau. Il ne parvient pas à les déchiffrer. Il s’approche, comme si ça devait l’aider à comprendre. Et c’est ce qui se produit, en un sens. Car il voit le bouton de porte en cristal, gravé d’une rose. Et il a lu Thomas Wolfe : une pierre, une rose, une porte dérobée ; une pierre, une rose, une porte. Il ne voit pas de pierre, mais c’est peut-être le sens du hiéroglyphe.
Non, se dit-il, Non, ce mot signifie DÉROBÉ. Peut-être que la pierre, c’est moi.
Il tend la main et touche le bouton en cristal. Comme si c’était un signal.
(un sigleu, pense-t-il) le martèlement de la machine cesse. Au loin, très faiblement, il entend le carillon. Il essaie de faire tourner le bouton. Sans succès. Pas le moindre mouvement. Il pourrait aussi bien être moulé dans le béton. Dès qu’il retire sa main, le carillon se tait.