Il contourne la porte, et la porte disparaît. Il avance encore et elle est revenue. Il fait lentement le tour trois fois, notant les points exacts d’apparition et de disparition. Il fait marche arrière. Pareil. Qu’est-ce que c’est que ça ?
Il reste un certain temps à contempler la porte, en réfléchissant, puis il se dirige vers la machine au fond de l’étable. Il n’a mal nulle part lorsqu’il marche, alors s’il a fait une grosse chute, son corps n’a pas été prévenu, mais bon dieu, quelle chaleur là-dedans !
Il voit des box pour chevaux, abandonnés depuis longtemps. Il y a aussi un vieux tas de foin, et juste à côté, une couverture pliée proprement, et ce qui ressemble à une planche à pain. Et sur la planche, une lanière de viande séchée. Il la prend, la renifle, elle sent le sel. Et il l’engloutit. Il ne craint pas vraiment l’empoisonnement. Comment pourrait-on empoisonner un homme déjà mort ?
Tout en mâchonnant, il reprend ses explorations. À l’arrière de l’étable, il trouve une petite pièce, comme ajoutée après coup. Là aussi, la lumière filtre par les fissures dans les murs en bois, assez en tout cas pour lui permettre de voir la machine, posée sur une dalle de ciment. Tout dans cette étable sent l’abandon et les années qui ont passé, mais ce gadget, qui rappelle une trayeuse mécanique, paraît flambant neuve. Ni rouille, ni poussière. Il s’en approche. Un tuyau chromé sort d’un côté. Avec un tuyau d’écoulement juste en dessous. L’anneau d’acier autour a l’air humide. Sur le dessus de la machine, il y a une petite plaque de métal, et à côté, un bouton rouge. Il déchiffre l’inscription gravée sur le métal :
Le bouton rouge porte l’inscription « marche ». Callahan appuie dessus. Le martèlement fatigué repart, et au bout de quelques secondes de l’eau jaillit du tuyau chromé. Il place la main sous le jet. L’eau est glaciale, surtout sur sa peau brûlante. Il boit. L’eau n’est ni douce ni amère, et il se dit : Les choses comme le goût ne doivent plus exister, dans les grandes profondeurs. C’est…
— Salut, paternel.
Callahan pousse un cri de surprise. Il lève brutalement les mains, et l’espace d’une seconde, des gouttes d’eau scintillent comme des joyaux dans un rayon de soleil poussiéreux jaillissant entre deux planches disjointes. Il pivote sur les talons usés de ses bottes. Dans l’embrasure de la porte se tient un homme en robe à capuche.
C’est Sayre, pense-t-il. C’est Sayre, il m’a suivi, il est passé par cette foutue porte…
— Calme-toi, dit l’homme. « Laisse reposer les réacteurs », comme dirait le nouvel ami du Pistolero.
Puis, sur le ton de la confidence :
— Il s’appelle Jake, mais la gouvernante le surnomme ’Bama.
Et, avec cet air ravi de quelqu’un qui vient d’être frappé par une idée géniale, il ajoute :
— Je voudrais te les montrer ! Tous les deux ! Mais peut-être est-il trop tard ! Suis-moi !
Il tend la main. Les doigts que Callahan voit surgir de la manche sont longs et blancs, mais bizarrement déplaisants. Comme de la cire. Mais Callahan ne fait pas mine de bouger, alors l’homme en robe s’adresse à lui d’une voix raisonnable.
— Viens. Tu ne peux pas rester ici, tu sais. Ce n’est qu’un relais de diligence, et plus personne ne s’y arrête depuis bien longtemps. Viens.
— Qui êtes-vous ?
L’homme en robe fait un « ts-ts-ts » impatient.
— Pas le temps, Paternel. Le nom, le nom, qu’est-ce qu’un nom, comme l’a dit quelqu’un. Shakespeare ? Virginia Woolf ? Qui s’en souvient ? Viens, et je te montrerai des merveilles. Et je ne te toucherai pas ; je marcherai devant toi. Tu vois ?
Il se retourne. Sa robe tourbillonne, comme la corolle d’une robe de soirée. Il retourne dans l’étable, et au bout d’un moment, Callahan le suit. La pompe ne lui est d’aucune utilité, de toute manière. Cette pièce n’est qu’un cul-de-sac. À l’extérieur de l’étable, il pourra peut-être courir.
Mais courir où ?
Eh bien, ça reste à voir, pas vrai ?
L’homme en robe frappe à la porte, en passant devant.
— Toc-toc-toc, Donnie la défroque, dit-il avec bonne humeur, en pénétrant dans le rectangle de lumière projeté par la porte de l’étable.
Callahan remarque qu’il porte quelque chose dans la main gauche. Une boîte, d’une trentaine de centimètres de long, de large et de profondeur. On la dirait faite du même bois que la porte. Ou peut-être dans le même bois, mais massif. En tout cas elle est plus foncée, et le grain en paraît encore plus serré.
Tout en observant attentivement l’homme en robe, dans l’intention de s’arrêter dès qu’il s’arrête, Callahan le suit dans la lumière du soleil. La chaleur est encore plus étouffante une fois qu’il est dehors, le genre de chaleur qu’on trouve dans la Vallée de la Mort. Et oui, en sortant de l’étable, il constate qu’ils sont bien dans le désert. À côté, un bâtiment croulant s’élève sur des fondations de grès en train de s’effriter. Il suppose que c’était l’auberge, autrefois. Ou bien un décor de western abandonné. De l’autre côté, il voit un corral, dont la plupart des piquets sont effondrés. Et au-delà, des kilomètres de sable jonché de pierres et de rochers. Rien d’autre que…
Si, si, il y a quelque chose ! Deux choses, même ! Deux minuscules points en mouvement, à l’horizon !
— Tu les vois ! Comme tu as de bons yeux, Paternel !
L’homme en robe — une robe noire, avec une capuche qui dissimule son visage pâle — se tient à une vingtaine de pas de lui. Il glousse. Callahan n’aime pas plus ce bruit que l’aspect cireux de ses mains. Il lui rappelle le bruit de souris trottinant sur des os. Ça n’a aucun sens, il le sait, mais…
— Qui êtes-vous ? Où sommes-nous, là ?
L’homme en noir pousse un soupir théâtral.
— Ce serait tellement long à expliquer, et on a si peu de temps. Appelle-moi Walter, si tu veux. Quant à cet endroit, c’est un relais, comme je viens de te le dire. Un petit sas entre les mugissements de ton monde et les braillements du suivant. Oh, tu t’es pris pour un grand vagabond, n’est-ce pas ? À suivre toutes ces autoroutes occultes ? Mais c’est maintenant que commence le vrai voyage, Paternel.