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— Arrêtez de m’appeler comme ça ! s’écrie Callahan.

Il a déjà la gorge sèche. La chaleur du soleil semble s’accumuler sur le dessus de son crâne, il en sent presque le poids.

— Paternel, Paternel, Paternel ! réplique l’homme en noir.

Il a l’air irrité, mais Callahan sait qu’il est en train de rire, à l’intérieur. Il a comme l’impression que cet homme — s’il s’agit bien d’un homme — passe beaucoup de son temps à rire à l’intérieur.

— D’accord, pas la peine de se fâcher pour si peu. Je vais t’appeler Don. Ça te va, comme ça ?

Au loin, les petites taches noires tremblotent ; les vagues thermiques les font léviter, disparaître, puis réapparaître. Bientôt elles seront devenues invisibles.

— Qui est-ce ? demande-t-il à l’homme en noir.

— Des gens que tu rencontreras certainement, dit l’homme en noir d’un ton rêveur.

Son capuchon bouge ; pendant une seconde, Callahan aperçoit l’arête cireuse du nez et la courbe d’un œil, comme une petite coupe remplie de liquide noir.

— Ils vont mourir sous les montagnes. S’ils ne meurent pas sous les montagnes, il y a dans la Mer Occidentale des bestioles qui les mangeront tout crus. I-ce que chic !

Il éclate de nouveau de rire. Mais…

Mais tout à coup, tu as l’air beaucoup moins sûr de toi, mon ami, pense Callahan.

— Si tout le reste échoue, poursuit Walter, voilà qui les tuera.

Il brandit la boîte. De nouveau, faiblement, le carillon résonne, en un gazouillis déplaisant.

— Et qui va leur apporter ? Le ka, bien entendu, pourtant même le ka a parfois besoin d’un ami, d’un ka-mi. Et ce sera toi.

— Je ne comprends pas.

— Non, effectivement, constate l’homme en noir d’un air triste, et je n’ai pas le temps de t’expliquer. Je suis comme le Lapin Blanc dans Alice, je suis en retard, je suis en retard, pour un rendez-vous très important. Vois-tu, ils sont à ma poursuite, mais il fallait que je fasse un petit détour pour te parler. Vite-vite-vite ! Maintenant il faut que je repasse devant eux — sinon, comment les attirer là où je veux ? Toi et moi, Don, il nous faut en finir avec notre palabre, bien qu’elle ait été très courte, ce qui est regrettable. Allez, on retourne dans l’étable, amigo. Rapide comme un lapin !

— Et si je refuse ?

Sauf qu’il n’est pas question de « et si ». Plutôt se pendre que de retourner là-dedans. Pourquoi il ne demanderait pas à ce type de le laisser partir, pour essayer de rattraper les deux petites taches tremblotantes ? Pourquoi ne dirait-il pas à l’homme en noir : « C’est là que je suis censé être, là où ce que tu appelles le ka veut que je sois ? » Mais il connaît la réponse. Autant cracher dans l’océan.

Et comme pour confirmer ses suppositions, Walter lui dit :

— Peu importe ce que tu veux. Tu iras où le Roi décrétera que tu dois aller, et tu attendras là-bas. Si ces deux-là meurent en route — comme ce sera le cas, à n’en pas douter — alors tu vivras une vie rurale bien sereine dans l’endroit où je t’envoie, et c’est aussi là que tu mourras, chargé d’ans et avec un sentiment erroné mais sans doute très agréable de rédemption. Tu vivras à ton niveau de la Tour, bien longtemps après que je serai redevenu poussière, au mien. Voilà ce que je te promets, Paternel, parce que je l’ai vu dans la boule de cristal, vrai ! Et s’ils viennent ? S’ils te rejoignent là où tu vas ? Eh bien, dans ce cas fort peu probable, tu leur donneras toute l’aide que tu pourras, ce qui reviendra à les tuer. Ça en jette, pas vrai ? Tu ne dirais pas que ça en jette ?

Et il s’avance vers Callahan. Callahan recule vers l’étable, où l’attend la porte dérobée. Il ne veut pas y aller, mais il n’a pas le choix.

— Ne vous approchez pas de moi ! lance-t-il.

— Désolé, dit Walter, l’homme en noir. Je ne peux pas te donner satisfaction.

Il tend la boîte à Callahan, tout en ouvrant le couvercle.

— Arrêtez ! s’exclame Callahan avec dureté.

Parce que l’homme en robe noire ne doit pas ouvrir la boîte. Il y a quelque chose de terrible, dans cette boîte, quelque chose qui terrifierait Barlow lui-même, ce vampire malin qui a forcé Callahan à boire son sang et qui l’a renvoyé dans les prismes de l’Amérique comme un enfant pleurnicheur qui devient embêtant.

— Continue à reculer, et peut-être que j’arrêterai, le taquine Walter.

Callahan recule dans l’ombre légère de l’étable. Bientôt il se retrouvera à l’intérieur. Il n’y peut rien. Et il sent la présence de cette porte étrange à un seul côté, il la sent comme un poids.

— Vous êtes cruel ! hurle-t-il.

Les yeux de Walter s’écarquillent et, pendant un instant, il a l’air profondément blessé. Aussi absurde que ça puisse paraître, en regardant au fond des yeux insondables de cet homme, Callahan est presque certain qu’il est sincère. Et cette certitude lui retire tout espoir qu’il ne s’agisse là que d’un rêve, ou d’un dernier acte éclatant, avant la mort. Dans les rêves — dans les siens, en tout cas —, les méchants, ceux qui font peur, ne ressentent jamais d’émotions complexes.

— Je suis ce que le ka, le Roi et la Tour ont fait de moi. Comme chacun de nous. Nous sommes piégés.

Callahan se remémore les paysages de l’ouest qu’il a traversés comme en rêve : les silos oubliés, les couchers de soleil inconnus et les ombres longues, et sa joie amère tandis qu’il traînait son piège derrière lui, en chantant, jusqu’à ce que le cliquetis de ses propres chaînes finisse par jouer une jolie petite musique.

— Je sais, dit-il.

— Oui, je vois que tu le sais. Recule.

Callahan est de nouveau dans l’étable. Il sent l’odeur douce et presque éventée du vieux foin. Détroit lui paraît tellement loin, comme une hallucination. De même que tous ses souvenirs de l’Amérique.

— N’ouvrez pas ce truc, dit Callahan, et je ferai ce que vous demandez.

— Quel excellent paternel tu fais, Paternel.

— Vous avez promis de ne plus m’appeler comme ça.