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Il marqua une pause, puis poursuivit :

— Dans son oraison funèbre, Mark a parlé de Ben comme de son père. J’en ai été très profondément touché.

— Et la deuxième fois que la boule vous a envoyé vaadasch ? demanda Roland. Cette fois elle vous a envoyé au Château du Roi ?

— Il y avait des oiseaux. De gros oiseaux noirs. Et pour le reste, je ne peux en parler. Pas au beau milieu de la nuit.

La note dure dans la voix de Callahan ne supposait aucune contestation. Il se leva de nouveau.

— Une autre fois, peut-être.

Roland s’inclina.

— Grand merci.

— Vous ne rentrez pas, les amis ?

— Tout de suite, répondit le Pistolero.

Ils le remercièrent encore pour son récit (même Ote y alla de son aboiement endormi) et lui souhaitèrent bonne nuit. Ils le regardèrent s’éloigner et, pendant les quelques secondes qui suivirent, personne ne parla.

20

C’est Jake qui rompit le silence.

— Ce type, Walter, il était derrière nous, Roland ! Quand on a quitté le relais, il était derrière nous ! Et le Père Callahan aussi !

— Oui. À ce moment-là, Callahan faisait partie de notre histoire. J’en ai l’estomac serré. Comme si j’avais perdu la gravité.

Eddie se tamponna le coin de l’œil.

— Quand tu montres de telles émotions, Roland, ça me rend tout chaud et tout mou, à l’intérieur.

Roland lui lança un regard vide.

— Allez, quoi, arrête ce fou rire, commenta Eddie. Tu sais que j’adore ça quand tu comprends mes blagues, mais là tu en fais un peu trop.

— J’implore ton pardon, dit Roland avec un faible sourire. J’ai un humour du genre couche-tôt.

— Et le mien serait plutôt du genre à faire une nuit blanche, fit Eddie d’un ton jovial. Ça me tient éveillé. Il me raconte des histoires. Toc-toc, qui est là ? Tamitha. Tamitha qui ? Tamitha Culotte-à-l’envers. Ah-ah-ah !

— Ça va mieux ? demanda Roland quand il eut terminé.

— Pour le moment, oui. Mais ne t’inquiète pas, Roland, ça finit toujours par revenir. Je peux te poser une question ?

— Une question stupide ?

— Je ne crois pas. J’espère que non.

— Alors vas-y.

— Ces deux hommes qui ont sauvé la couenne de Callahan dans cette laverie de l’East Side — tu crois que c’était qui je crois que c’était ?

— Qui crois-tu que c’était ?

Eddie jeta un regard en direction de Jake.

— Et toi, Ô fils d’Elmer ? Une idée ?

— Bien sûr, répondit Jake. C’était Calvin Tower et cet autre type de la librairie, son ami. Celui qui m’a posé la devinette de Samson, et celle du fleuve.

Il claqua les doigts une fois, puis une deuxième, et un large sourire illumina son sourire.

— Aaron Deepneau.

— Et cette bague que Callahan a mentionnée ? lui demanda Eddie. Celle avec l’inscription Ex Libris ? Je n’ai vu aucun des deux porter ce genre de bague.

— Mais as-tu regardé ? demanda Jake.

— Non, pas vraiment ? Mais…

— Et rappelle-toi qu’on l’a vu en 1977, ajouta Jake. Et c’est en 1981 qu’ils ont sauvé la vie du Père. Peut-être que cette bague a été donnée à M. Tower dans les quatre ans qui ont suivi. Un cadeau. Ou bien il se l’est peut-être achetée lui-même.

— Ce ne sont que des suppositions, fit Eddie.

— Ouais, admit Jake. Mais Tower est propriétaire d’une librairie, alors le fait d’avoir une bague avec l’inscription Ex Libris, ça colle assez. Tu ne vas pas me dire que ça cloche, quand même ?

— Non. Je dirais que ça colle à 90 %. Mais comment auraient-ils pu savoir que Callahan…

Eddie laissa sa phrase en suspens, considéra la question, puis secoua la tête d’un air décidé.

— Nan, je ne veux pas m’attaquer à cette question ce soir. Parce qu’après on va se mettre à parler de l’assassinat de Kennedy, et je suis fatigué.

— Nous sommes tous fatigués, conclut Roland, et nous aurons beaucoup à faire, dans les jours à venir. Pourtant le récit du Père me laisse dans un état de trouble étrange. Je ne peux dire s’il répond à plus de questions qu’il n’en soulève, ou si c’est l’inverse.

Personne ne sut quoi répondre à ça.

— Nous sommes un ka-tet, et maintenant nous voilà assis en an-tet. En conseil. Il a beau être tard, y a-t-il autre chose dont vous voudriez discuter, avant que nous nous séparions ? Si tel est le cas, parlez.

Et, devant l’absence de réaction, Roland repoussa sa chaise.

— Très bien, alors je vais vous souhaiter…

— Une seconde.

C’était Susannah. Elle n’avait pas parlé depuis tellement longtemps qu’ils l’avaient presque oubliée. Et lorsqu’elle prit la parole, ce fut d’une petite voix qui ne lui ressemblait pas. En tout cas qui ne ressemblait pas à la femme qui avait dit à Eben Took que s’il l’appelait encore une fois « maronne », elle lui arracherait la langue pour lui torcher le cul avec.

— Il y a peut-être quelque chose.

De la même petite voix.

— Quelque chose d’autre.

D’une plus petite voix encore.

— Je…

Elle les regarda, chacun à son tour, et lorsque ses yeux se posèrent sur le Pistolero, il y vit du chagrin, des reproches et une grande lassitude. Il ne vit pas de colère. Si elle avait été en colère, se dit-il ensuite, j’aurais sans doute eu moins honte.

— Je crois que j’ai peut-être un petit problème, dit-elle. Je ne vois pas comment ça a pu… comment ça pourrait… mais les gars, je crois qu’il n’est pas impossible que j’attende un enfant.

Ces paroles prononcées, Susannah Dean/Odetta Holmes/Detta Walker/Mia fille de personne se couvrit le visage de ses mains et fondit en larmes.

TROISIÈME PARTIE

LES LOUPS

CHAPITRE 1

Secrets

1

Derrière la petite maison de Rosalita Munoz se trouvait un grand cabanon peint en bleu ciel, qui servait de cabinets. Lorsque le Pistolero y entra, le lendemain de la fin du récit du Père Callahan, en fin de matinée, il y vit un anneau d’acier tout simple qui saillait du mur de gauche, et sous lequel était fixé un disque métallique, à une trentaine de centimètres. Et dans ce vase rachitique avait été glissé un brin double de Suzanne coquine. Son odeur citronnée et légèrement astringente était la seule dans le cabanon. Au-dessus du siège d’aisance, encadré et sous verre, trônait un portrait de l’Homme Jésus, les mains croisées juste sous le menton, des boucles rousses lui recouvrant les épaules, et le regard tourné en haut, vers son Père. Roland avait entendu dire que certaines tribus de lents mutants surnommaient le Père de Jésus le Grand P’pa du Ciel.

Le portrait était de profil, ce qui réjouit Roland. S’il avait été représenté complètement de face, il n’est pas certain que le Pistolero aurait pu s’acquitter de son devoir matinal sans fermer les yeux, si pleine que fût sa vessie. Drôle d’endroit pour mettre un portrait du Fils de Dieu, pensa-t-il, puis il se rendit compte qu’il n’y avait là rien d’étrange. Dans le cours normal des choses, seule Rosalita utilisait ce cabanon, et l’Homme Jésus n’avait d’autre spectacle que son dos, tout à fait convenable.