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Comme cela lui arrivait dans les moments de tension extrême, le père de Roland s’adressa à lui. Cette situation n’est pas totalement désespérée, mais si tu décides de poursuivre dans cette voie — si tu dis à voix haute les pensées qui te traversent l’esprit — alors elle le sera.

— Je veux votre parole, Roland.

— Ou alors vous soulevez la ville contre nous.

— Si fait.

— Et si Susannah décide de se faire avorter elle-même ? Les femmes le font parfois, et elle est très loin d’être idiote. Elle mesure les enjeux.

— Mia — la vraie mère du bébé — l’en empêchera.

— N’en soyez pas si sûr. Susannah Dean a un instinct de conservation très développé. Et je crois son dévouement à notre quête plus fort encore.

Callahan hésita. Il détourna le regard, et serra les lèvres en une fine ligne blanche. Puis il fixa de nouveau le Pistolero.

— C’est vous qui l’en empêcherez. En tant que son dinh.

Et Roland se dit Je viens de me faire Casteler.

— Très bien. Je lui dirai que nous avons parlé et je m’assurerai qu’elle comprendra bien la situation dans laquelle vous nous placez. Et je lui demanderai de ne pas en faire part à Eddie.

— Pourquoi donc ?

— Parce qu’il vous tuerait, mon père. Il vous tuerait pour vous être interposé.

Roland prit une petite revanche en voyant Callahan écarquiller les yeux. Il se rappela cependant qu’il ne devait faire naître en lui-même aucun sentiment qui aille à l’encontre de cet homme, qui était ce qu’il était, tout simplement. Ne leur avait-il pas déjà parlé de ce piège qu’il portait avec lui, partout où il allait ?

— Maintenant, écoutez-moi aussi attentivement que je vous ai écouté, parce que vous avez désormais une responsabilité envers chacun de nous. Particulièrement envers « la femme ».

Callahan grimaça légèrement, comme s’il avait été frappé. Mais il acquiesça.

— Dites-moi ce que vous voulez.

— Pour commencer, je veux que vous la surveilliez, dès que vous en aurez l’occasion. Comme un faucon ! Je veux notamment que vous notiez quand elle met ses doigts ici — Roland se frotta le front, juste au-dessus du sourcil gauche — ou là — il descendit sur la tempe —, et que vous écoutiez sa façon de parler. Voyez si sa diction s’accélère. Ou si elle fait des gestes nerveux.

Pour illustrer ses propos, Roland porta vivement la main à sa tête, se gratta, puis la rabaissa tout aussi vivement. Il pencha la tête vers la droite et lança un regard à Callahan.

— Vous voyez ?

— Oui. Ce sont les signes de la présence de Mia ?

Roland hocha la tête.

— Je ne veux plus qu’elle se retrouve seule, lorsqu’elle est Mia. Dans la mesure du possible.

— Je comprends, dit Callahan. Mais, Roland, il m’est difficile de croire qu’un nouveau-né, quelle que puisse être la nature de son père…

— Chut, taisez-vous, voulez-vous ?

Et, quand Callahan se fut exécuté :

— Ce que vous pensez ou ce que vous croyez m’importe peu. Vous avez déjà à vous occuper de vous-même, et je vous souhaite bonne chance. Mais si Mia ou sa créature font du mal à Rosalita, Père, je vous tiendrai pour personnellement responsable de ses blessures. Et vous le paierez de ma main. Vous comprenez ce que je dis ?

— Oui, Roland.

Callahan avait l’air à la fois confus et calme. C’était là une étrange combinaison.

— Très bien. Maintenant, voici l’autre chose que vous pouvez faire pour moi. Pour l’arrivée des Loups, j’ai besoin de six folken auxquels je puisse faire totalement confiance. Je voudrais trois hommes et trois femmes.

— Cela pose-t-il un problème, si certains sont parents d’enfants menacés ?

— Non, mais pas tous. Et je ne veux aucune des dames susceptibles de lancer le plat — Sarey, Zalia, Margaret Eisenhart et Rosalita. Elles seront occupées ailleurs.

— Pourquoi avez-vous besoin de ces six personnes ?

Roland garda le silence.

Callahan le fixa un petit moment, puis soupira.

— Reuben Caverra, dit-il. Reuben n’a jamais oublié sa sœur, ni l’amour qu’il avait pour elle. Diane Caverra, son épouse… ou bien préférez-vous qu’il n’y ait pas de couple ?

Non, les couples ne posaient pas de problème. Roland fit son petit geste de la main, exhortant le Père à poursuivre.

— Cantab, des Manni, je dirais. Les enfants le suivent comme s’il était le joueur de flûte d’Hameln.

— Je ne comprends pas.

— Aucune importance. Ils le suivraient au bout du monde, c’est tout ce qui compte. Bucky Javier et sa femme… et que diriez-vous de votre garçon, Jake ? Les enfants de la ville le suivent déjà des yeux, et je soupçonne bon nombre des filles d’être amoureuses de lui.

— Non, j’ai besoin de lui.

Ou bien tu ne supportes pas qu’il soit hors de ta vue ? se demanda Callahan… mais il n’en dit rien. Il avait poussé Roland aux limites de la prudence, du moins pour aujourd’hui. Au-delà, même.

— Et Andy ? Les enfants l’adorent, lui aussi. Et il les protégerait jusqu’à la mort.

— Si fait ? Des Loups ?

Callahan eut l’air troublé. En fait, il pensait plutôt aux chats-des-roches. À eux, ou aux loups qui se déplaçaient à quatre pattes. Quant à ceux qui venaient de Tonnefoudre…

— Non, trancha Roland. Pas Andy.

— Pourquoi pas ? C’est bien pour combattre les Loups que vous voulez ces six personnes ?

— Pas Andy, répéta Roland.

Ce n’était qu’une impression, mais ces impressions étaient sa version à lui du shining.

— Vous aurez le temps d’y réfléchir, Père. Et nous réfléchirons aussi, de notre côté.

— Vous sortez en ville.

— Si fait. Aujourd’hui et les quelques jours à venir.

Callahan eut un grand sourire.

— Vos amis et moi, on appellerait ça « faire de la lèche ». C’est la traduction d’une expression yiddish.

— Si fait ? Quelle tribu est-ce là ?

— Une tribu bien malheureuse. Ici, la lèche s’appelle commala. Ils emploient ce mot pour tout et n’importe quoi.

Callahan fut un peu surpris de mesurer combien il tenait à regagner la considération du Pistolero. Il ressentait un peu de dégoût pour lui-même, aussi.

— Quoi qu’il en soit, je vous souhaite bonne chance.

Roland hocha la tête. Callahan repartit en direction du presbytère, où Rosalita avait déjà harnaché les chevaux au buckali et commençait à s’impatienter en attendant Callahan, afin qu’ils s’acquittent de leur devoir envers Dieu. À mi-chemin de la côte, Callahan se retourna.

— Je n’ai pas à rougir de mes croyances, dit-il, mais si je vous rends la tâche plus compliquée, ici, à La Calla, j’en suis désolé.

— Votre Homme Jésus m’a l’air d’un beau salopard, en ce qui concerne les femmes, dit Roland. A-t-Il jamais été marié ?

Callahan eut du mal à réprimer un sourire.

— Non. Mais sa bonne amie était une putain.