Pendant un moment, Susannah resta simplement immobile, à une cinquantaine de mètres de la grange. Elle avait les mains entre les seins, la droite recouvrant la gauche. Elle gardait la tête baissée. Ses ka-mis savaient exactement ce qui défilait dans cette tête : Je vise avec mon œil, je tire avec mon esprit, je tue avec mon cœur. Et leurs cœurs à eux se tendirent vers elle, portés par le shining de Jake et l’amour d’Eddie, qui l’encourageaient, lui souhaitaient de réussir, partageaient son excitation. Roland observait avec d’un air féroce. Est-ce qu’une experte du plat en plus ferait pencher la balance de leur côté ? Peut-être pas. Mais il était fait comme ça, et elle aussi, et c’est avec toute la force de sa volonté qu’il lui souhaita de viser juste.
Elle releva la tête. Elle contempla la silhouette dessinée à la craie sur le mur de la grange, les mains toujours posées sur la poitrine. Puis soudain, elle poussa un cri perçant, comme Roland l’avait entendu faire à Margaret Eisenhart dans la cour du Rocking B, et Roland sentit son cœur qui cognait s’envoler. En cet instant précis, il eut un souvenir très clair et superbe de David, son faucon, repliant ses ailes sur fond de ciel d’été et piquant droit sur sa proie, comme une balle dotée d’yeux.
— Riza !
Elle baissa les mains et elles devinrent floues. Seul Roland, Eddie et Jake furent en mesure de suivre leur mouvement lorsqu’elles se croisèrent à hauteur de sa taille, quand la main droite s’empara d’un plat dans la poche de gauche, et la main gauche, d’un plat dans la poche de droite. Sai Eisenhart avait lancé à hauteur d’épaule, sacrifiant le gain de temps pour gagner en force et en précision. Les bras de Susannah se croisèrent sous la cage thoracique, au-dessus des bras du fauteuil, les plats s’armant à hauteur de ses omoplates. Et ils s’envolèrent, s’entrecroisant en l’air une seconde avant de se planter dans le bois avec un bruit mat.
Les bras de Susannah se retrouvèrent tendus devant elle. Pendant un instant, elle eut l’air d’un imprésario qui vient de faire entrer en scène le clou de la soirée. Puis elle les rabaissa et les croisa devant elle, saisissant deux nouveaux plats. Elle les lança, en saisit deux autres, et fit voler le troisième jeu. Les deux premiers tremblaient encore quand les deux derniers se plantèrent dans le mur, un en haut, un en bas.
Un silence total écrasait la cour des Jaffords. Pas même un oiseau ne cria. Les huit plats formaient une ligne parfaitement droite, reliant la tête à ce qui aurait été la taille de la créature. Ils étaient distants de dix à quinze centimètres, alignés comme des boutons de chemise. Et elle n’avait pas mis plus de trois secondes à envoyer les huit.
— Vous avez l’intention d’utiliser le plat contre les Loups, c’est ça ? demanda Bucky Javier d’une voix curieusement essoufflée. C’est ça ?
— Rien n’a encore été décidé, répondit Roland.
D’une voix à peine audible où perçaient à la fois le choc et l’émerveillement, Deelie Estrada lança :
— Si ç’avait été un homme, croyez-moi, ce serait un tas de côtelettes.
C’est le Gran-Pere qui eut le mot de la fin, comme devraient sans doute toujours l’avoir les grands-pères :
— Mon-salaud !
Sur le chemin du retour, tandis qu’ils retournaient vers la grand-route (Andy marchait à distance, devant eux, portant le fauteuil replié et ses circuits jouant un air de cornemuse), Susannah dit d’un air songeur :
— Il faudrait peut-être que je renonce au pistolet, Roland, et que je me concentre sur le plat. Pousser ce cri avant de lancer, ça procure une satisfaction primaire.
— Tu m’as rappelé mon faucon, avoua Roland.
Un sourire éclatant illumina le visage de Susannah.
— Je me sentais comme un faucon. Riza ! O-Riza ! Rien que de prononcer ces mots, ça me met d’humeur à lancer.
Dans l’esprit de Jake, cette remarque raviva un obscur souvenir de Gasher (« Ton vieux pote Gasher », comme se serait qualifié le monsieur lui-même), et il frissonna.
— Tu abandonnerais vraiment le pistolet ? demanda Roland.
Il ne savait pas s’il était plus amusé ou atterré.
— Est-ce que tu roulerais tes cigarettes si on te les faisait sur mesure ? demanda-t-elle, puis, avant qu’il pût répondre : Non, pas vraiment. Pourtant, le plat est une arme excellente. Quand ils viendront, j’espère pouvoir en lancer deux douzaines. Et cerner mes limites.
— Y aura-t-il une pénurie de plats ? demanda Eddie.
— Non, le rassura-t-elle. Il n’y en a pas beaucoup de décorés — comme celui que sai Eisenhart a lancé pour toi, Roland —, mais ils ont des centaines de plats d’entraînement. Rosalita et Sarey Adams sont en train de faire le tri, rejetant tous ceux susceptibles de ne pas voler droit.
Elle hésita, puis baissa la voix.
— Je les ai toutes vues à l’œuvre, Roland, et bien que Sarey soit courageuse comme une lionne et prête à affronter un ouragan…
— Elle n’a pas le truc, hein ? demanda Eddie avec compassion.
— Pas tout à fait, admit Susannah. Elle est bonne, mais pas autant que les autres. Et elle n’a pas la même férocité.
— J’aurai peut-être quelque chose d’autre pour elle, suggéra Roland.
— Et de quoi s’agirait-il, mon chou ?
— Un travail d’escorte, peut-être bien. On va voir comment elles tirent, après-demain. Rien de tel qu’un petit concours pour mettre un peu d’ambiance. À cinq heures, Susannah, elles sont au courant ?
— Oui. Toute La Calla viendrait, si on les laissait faire.
Voilà qui était décourageant… mais il aurait dû s’y attendre.
Je me suis tenu trop longtemps à l’écart du monde des hommes, se dit-il. Pour sûr.
— Rien que ces dames et nous, personne d’autre, rappela Roland avec fermeté.
— Si les folken de La Calla voyaient les femmes lancer avec talent, ça pourrait en gagner bon nombre à notre cause. Les indécis.
Roland secoua la tête. Il ne voulait pas qu’ils sachent combien les femmes lançaient bien, c’était un point capital. Mais que la ville sache qu’elles lançaient… ce n’était peut-être pas une mauvaise chose.
— Sont-elles bonnes, Susannah ? Dis-le moi.
Elle y réfléchit, puis sourit.
— Des tueuses d’élite, répondit-elle. Toutes, jusqu’à la dernière.
— Et tu peux leur enseigner ce lancer croisé ?
Susannah considéra la question. On pouvait apprendre à peu près n’importe quoi à n’importe qui, à condition d’avoir assez de temps et assez de main-d’œuvre, et ils ne disposaient d’aucun des deux. Il ne leur restait plus que treize jours, et d’ici à ce que les Sœurs d’Oriza (y compris leur tout nouveau membre, Susannah de New York) fassent leur démonstration dans la cour du Père Callahan, il ne leur resterait plus qu’une semaine et demie. Le lancer croisé lui était venu naturellement, comme tout ce qui concernait le tir au pistolet. Mais pour les autres…
— Rosalita apprendra, finit-elle par dire. Margaret Eisenhart pourrait l’apprendre, mais il est possible que ses nerfs lui jouent des tours au mauvais moment. Zalia ? Non. Il vaut mieux qu’elle lance un seul plat à la fois, et toujours de la main droite. Elle est un peu plus lente, mais je peux garantir que chacun de ses plats fera couler le sang.