— Ouais, fit Eddie. Jusqu’à ce qu’un vif d’argent lui fonce droit dessus et la fasse exploser dans son corset, tu veux dire.
Susannah ignora la remarque d’Eddie.
— On pourrait bien les atteindre, Roland. Tu sais que ça pourrait arriver.
Roland acquiesça. Ce qu’il avait vu l’avait beaucoup encouragé, notamment à la lumière de ce qu’Eddie lui avait révélé. Susannah et Jake connaissaient eux aussi l’antique secret du Gran-Pere, maintenant. En parlant de Jake, d’ailleurs…
— Tu es bien silencieux, aujourd’hui, dit Roland au garçon. Tout va bien ?
— Je vais bien, grand merci, répondit Jake.
Il observait Andy. Il repensait à la façon dont Andy avait bercé le bébé. Il se disait que, si Tian, Zalia et les autres enfants mouraient et qu’Andy restait seul pour élever Aaron, le petit serait sans doute mort avant six mois. Mort, ou devenu ce qu’on faisait de plus bizarre comme gamin, dans tout l’univers. Andy lui changerait ses couches, Andy lui donnerait à manger la nourriture appropriée, il lui ferait faire son rot quand il en aurait besoin, et il aurait tout un stock de berceuses. Il les chanterait toutes parfaitement, et aucune ne serait inspirée par l’amour maternel. Ou paternel. Andy n’était rien d’autre qu’Andy, le Robot Messager, Nombreuses Autres Fonctions. Il vaudrait mieux pour le petit Aaron se faire élever par… eh bien ! par les Loups.
Cette pensée le ramena à la nuit où Benny et lui avaient dormi sous la tente (ils ne l’avaient pas refait, depuis ; le temps était devenu frais). Cette nuit où il avait vu Andy et le Pa de Benny en train de palabrer. Et puis le Pa de Benny avait remonté la rivière. Vers l’est.
Vers Tonnefoudre.
— Jake, tu es sûr que ça va ? demanda Susannah.
— Ouais m’dame, répondit Jake, quasiment certain que ça la ferait rire.
Ce fut le cas, et Jake rit avec elle, mais il pensait toujours au Pa de Benny. Aux lunettes du Pa de Benny. Jake était pratiquement certain qu’il était le seul à La Calla à en porter. Un jour, Jake lui avait posé la question, alors qu’ils étaient tous les trois à cheval, dans l’un des deux champs au nord du Rocking B, à la recherche de bétail égaré. Le Pa de Benny lui avait raconté comment il avait échangé un très beau poulain de bon aloi contre ces lunettes — sur l’une des péniches-marché, à l’époque où la sœur de Benny était encore en vie, Oriza la bénisse. Il l’avait fait, alors que tous les cow-boys — y compris Vaughn Eisenhart lui-même — lui avaient dit que ces lunettes-là ne marchaient jamais, qu’elles n’étaient pas plus utiles que les prévisions d’Andy. Mais dès que Ben Slightman les avait essayées, elles avaient tout changé. D’un seul coup, pour la première fois depuis ses sept ans, il avait vraiment pu voir le monde.
Tout en chevauchant, il nettoyait ses lunettes sur sa chemise. Il les avait ensuite tendues vers le ciel, et le soleil avait fait danser deux ronds de lumière sur ses joues, puis il les avait remises. « Si jamais je les perds ou je les casse, je ne sais pas ce que je ferai, avait-il dit. Je me suis très bien débrouillé sans elles pendant plus de vingt ans, mais on s’habitue aux choses en un clin d’œil. »
Jake se disait que c’était une belle histoire. Il était certain que Susannah l’aurait crue (à supposer déjà qu’elle ait remarqué ce trait particulier chez Slightman). Il avait comme l’impression que Roland aussi l’aurait crue. Slightman la racontait avec les mots qu’il fallait : ceux d’un homme qui savait apprécier sa chance et qui se moquait de convaincre les autres qu’il avait eu raison de tenter quelque chose quand tout le monde, son patron le premier, était si loin de la vérité. Même Eddie aurait pu avaler ça. Le seul problème avec l’histoire de Ben Slightman, c’est que c’était un mensonge. Jake ne connaissait pas les faits, son shining n’allait pas si loin, mais il savait que Slightman mentait. Et ça le tracassait.
Ce n’est sans doute rien, tu sais. Il les a probablement eues d’une façon qui sonne moins bien. Si ça se trouve, un des Manni les a rapportées d’un autre monde, et le Pa de Benny les lui a volées. C’était une possibilité, En insistant un peu, on aurait pu en faire trouver à Jake une bonne demi-douzaine d’autres. C’était un garçon plein d’imagination.
Pourtant, ajouté à la scène près du fleuve, cet épisode l’inquiétait. Quel genre d’affaires le contremaître d’Eisenhart pouvait-il avoir, de l’autre côté de la Whye ? Jake n’en savait rien. Et pourtant, chaque fois qu’il soulevait le sujet avec Roland, quelque chose le retenait de parler.
Après la comédie qu’il lui avait faite parce que lui avait des secrets !
Ouais, ouais, ouais. Mais…
Mais quoi, petit fouineur ?
Benny, voilà ce qu’il y avait. C’était Benny, le problème. Ou peut-être qu’en fait c’était Jake lui-même, le problème. Il n’avait jamais été doué pour se faire des amis, et là il s’en était trouvé un bon. Un vrai. L’idée de causer des ennuis au Pa de Benny lui faisait mal au cœur.
Deux jours plus tard, à cinq heures, Rosalita, Zalia, Margaret Eisenhart, Sarey Adams et Susannah Dean se réunirent dans le champ situé juste à l’ouest du joli cabanon de Rosa. Il y eut un tas de gloussements et quelques éclats de rire nerveux et perçants. Roland resta à bonne distance, et ordonna à Eddie et à Jake de faire de même. Mieux valait les laisser se défouler un peu.
Alignés contre la barrière, à trois mètres les uns des autres, se trouvaient des mannequins avec de grosses vives-raves en guise de têtes. Chacun était entouré d’un sac de jute, pour simuler la capuche d’une cape. Aux pieds de chaque mannequin étaient disposés trois paniers. Le premier rempli d’autres vives-raves, le deuxième, de pommes de terre. Quant au contenu du troisième, il avait soulevé des grognements et des gémissements de protestation. Dans le troisième se trouvaient des radis. Roland leur dit d’arrêter leurs vagissements. Il avait pensé y mettre des pois. Aucune d’entre elles (même Susannah) n’aurait pu jurer qu’il plaisantait.
Callahan, qui ce jour-là portait un jean et un gilet de gardien de bestiaux à nombreuses poches, rejoignit Roland à grandes enjambées sous le porche, où ce dernier fumait en attendant que les femmes se calment. Jake et Eddie jouaient aux dames, juste à côté.
— Vaughn Eisenhart est là, devant la maison, dit le père à Roland. Il dit qu’il va descendre boire une bière chez Tooky, mais qu’avant il veut vous dire un mot.
Roland soupira, se leva et traversa la maison. Eisenhart était assis à l’avant d’une carriole tirée par un seul cheval, les bottillonnes posées sur le garde-boue, contemplant l’église de Callahan d’un air morose.
— Bonjour à vous, Roland, dit-il.
Quelques jours plus tôt, Wayne Overholser avait donné au Pistolero un chapeau de cow-boy à large bord. Il l’effleura du doigt en signe de bonjour et attendit.
— Je suppose que vous allez bientôt envoyer la plume, fit Eisenhart. Convoquer un conseil, s’il vous en plaît.
Roland considéra la question. Ce n’étaient pas les affaires de la ville de dire à des Chevaliers d’Eld quel était leur devoir, mais Roland était disposé à les tenir informés de ce devoir. Il leur devait au moins ça.
— Je voulais juste que vous sachiez que, quand l’heure viendrait, je toucherais la plume et je la ferais passer. Et que vienne le conseil, je dirai si fait.
— Grand merci, répondit Roland.
Il était réellement touché. Depuis qu’il avait été rejoint par Jake, Eddie et Susannah, il avait le sentiment que son cœur s’était agrandi. Parfois il le regrettait. Mais la plupart du temps, non.