Il marqua une pause.
— Je ne veux pas le montrer à Benny, si c’est ce que tu crains.
Cette idée n’avait pas effleuré Roland. Mais qu’est-ce que Jake avait en tête ? Il lui posa la question, et Jake lui donna le genre de réponse que donne quelqu’un qui a réfléchi par avance au tour que prendrait la conversation.
— C’est mon dinh qui le demande ?
Roland s’apprêtait à répondre que oui, puis il vit avec quelle intensité Eddie et Susannah l’observaient, et il se ravisa. Il y avait une différence entre garder des secrets (et chacun d’eux avait à sa manière gardé le secret de la grossesse de Susannah) et suivre ce qu’Eddie appelait « une intuition ». La requête derrière la requête de Jake, c’était d’avoir un peu plus les coudées franches. C’était aussi simple que ça. Et Jake avait bien gagné le droit d’avoir les coudées franches. Il n’était plus ce jeune garçon arrivé dans l’Entre-Deux-Mondes tremblant, terrifié et presque nu.
— Pas ton dinh, répondit-il. Quant au Ruger, tu peux l’emporter où tu veux, quand tu veux. N’est-ce pas toi qui l’as apporté au tet, au départ ?
— C’est moi qui l’ai volé, précisa Jake à voix basse, en regardant ses genoux.
— Tu as pris ce dont tu avais besoin pour survivre, lui dit Susannah. Ça n’est pas du tout la même chose. Écoute, trésor — tu n’as pas l’intention de tuer quelqu’un, n’est-ce pas ?
— Je n’en ai pas l’intention, non.
— Sois prudent, ajouta-t-elle. Je ne sais pas ce que tu as en tête, mais sois prudent.
— Et quel que soit le problème, fit Eddie, fais en sorte qu’il soit réglé dans la semaine qui vient.
Jake acquiesça, puis regarda Roland.
— Quand projettes-tu de convoquer le conseil de ville ?
— Si on en croit le robot, il nous reste dix jours avant l’arrivée des Loups. Donc… — Roland fit un calcul rapide — conseil dans six jours. Ça te convient ?
Jake hocha de nouveau la tête.
— Tu es sûr que tu ne veux pas nous dire ce qui te tracasse ?
— Oui, à moins que ce soit mon dinh qui le demande, répondit Jake. C’est sans doute sans importance, Roland. Vraiment.
Roland hocha la tête d’un air dubitatif et se mit à rouler une cigarette. Avoir du tabac frais était un vrai régal.
— Est-ce qu’il y a autre chose ? Parce que, dans le cas contraire…
— Il y a quelque chose, en fait, intervint Eddie.
— Quoi ?
— Il faut que j’aille à New York.
Eddie avait parié d’un air détaché, comme s’il proposait une simple virée à l’épicerie du coin, pour acheter un bâton de réglisse, mais ses yeux pétillaient d’excitation.
— Et cette fois-ci, il faut que j’y aille en chair et en os. Ce qui veut dire utiliser la boule plus directement, j’imagine. La Treizième Noire. Et j’espère vraiment que tu sais comment faire, Roland.
— Pourquoi as-tu besoin d’aller à New York ? demanda Roland. Et là, c’est bien ton dinh qui te le demande.
— Évidemment, répliqua Eddie. D’ailleurs je vais te le dire. Je veux y aller parce que tu as raison, le temps commence à manquer. Et parce que les Loups de La Calla ne sont pas ceux dont nous devrions nous inquiéter le plus.
— Tu veux voir où on en est, par rapport au 15 juillet, c’est ça ? demanda Jake.
— Ouais. Depuis qu’on y est tous allé vaadasch, on sait que le temps s’accélère, dans cette version du New York de 1977. Vous vous rappelez la date, sur le numéro du New York Times que j’ai trouvé devant la porte ?
— Le 2 juin, lui rappela Susannah.
— Exact. Et on est presque certain qu’on ne peut pas remonter le temps, dans ce monde-là. Chaque fois qu’on y va, le temps a avancé. Pas vrai ?
Jake hocha la tête énergiquement.
— Parce que ce monde n’est pas comme les autres… sauf si c’est le fait d’avoir été envoyé vaadasch par la Treizième Noire qui nous donne cette impression.
— Je ne pense pas, fit Eddie. Ce tronçon de la 2e Avenue, entre le terrain vague et, disons, la 60e Rue, c’est un endroit très important. Je pense que c’est une porte. Une grosse porte.
Jake Chambers avait l’air de plus en plus excité.
— Pas jusqu’à la 60e. Pas si haut. Je dirais la 2e Avenue et la partie située entre la 44e et la 46e Rue. Le jour où j’ai quitté Piper, j’ai senti un changement quand je suis arrivé à hauteur de la 44e Rue. Sur trois cents mètres. La partie avec le disquaire, Marna Chow-Chow et Le Restaurant Spirituel de Manhattan. Et le terrain vague, bien sûr. C’est l’autre extrémité. C’est… je ne sais pas…
— Se trouver là, c’est comme avoir accès à un monde différent, un monde clé. Et je crois que c’est pour ça que le temps ne revient pas en arrière…
Roland leva la main.
— Ça suffit.
Eddie se tut et adressa à Roland un regard interrogateur, accompagné d’un petit sourire. Roland ne souriait pas, lui. Son état de bien-être s’était quelque peu évanoui. Il y avait trop à faire, bons dieux. Et pas assez de temps pour tout faire.
— Tu veux voir où en est le temps, et combien il reste avant que cet accord arrive à échéance. J’ai bien suivi ?
— Oui.
— Tu n’as pas besoin d’aller physiquement à New York pour répondre à cette question, Eddie. Le vaadasch suffira largement.
— Le vaadasch suffirait pour vérifier quel jour nous sommes, de quel mois, rien de plus. On a été stupides, au sujet du terrain vague, les gars. Mais vraiment stupides.
Eddie pensait qu’ils pouvaient posséder ce terrain vague sans toucher à un centime de l’héritage de Susannah. Pour lui, le récit de Callahan montrait clairement comment y parvenir. Pas la rose ; on ne pouvait posséder la rose (ni eux, ni qui que ce soit), juste la protéger. Et ils étaient en mesure de le faire. Peut-être.
Quelle que fût sa peur, Calvin Tower avait attendu dans cette laverie abandonnée pour sauver la peau du Père Callahan. Quelle que fût sa peur, Calvin Tower avait refusé — le 31 mai 1977, du moins — de vendre son dernier bien à la Sombra Corporation. Eddie se dit que Calvin Tower était ce qui se rapprochait le plus d’un héros.
Eddie repensait aussi à la façon qu’avait eu Callahan de se cacher le visage entre les mains, la première fois qu’il avait mentionné la Treizième Noire. Plus que tout, il voulait qu’on la sorte de son église… mais jusqu’à maintenant, il se trouve qu’il l’avait gardée. Tout comme le propriétaire de la librairie, le Père avait tenu bon. Qu’ils avaient été idiots, de supposer que Calvin Tower demanderait des millions, en échange de son terrain vague ! Il voulait qu’on l’en débarrasse. Mais pas avant d’avoir trouvé le bon acquéreur. Ou le bon ka-tet.
— Suziella, tu ne peux pas y aller toi, parce que tu es enceinte, reprit Eddie. Jake, tu ne peux pas y aller parce que tu n’es qu’un gosse. Et même sans tenir compte du reste, je suis presque certain que tu ne pourrais pas signer le genre de contrat auquel j’ai réfléchi, depuis que le Père Callahan nous a raconté son histoire. Je pourrais t’emmener avec moi, mais on dirait bien que tu as des choses à tirer au clair ici. Ou bien je me trompe ?
— Tu ne te trompes pas, dit Jake. Mais je serais même presque prêt à y aller avec toi. Ça a l’air super.