Eddie sourit.
— Il faudrait t’armer de grenades et de fers à cheval, gamin. Quant à y envoyer Roland, sans rancune, patron, mais tu n’es pas très affable, dans notre monde. Tu… euh… il y a une partie qui t’échappe, à la traduction.
Susannah éclata de rire.
— Tu penses lui offrir combien ? demanda Jake. Je veux dire, il faut quand même proposer quelque chose, non ?
— Un billet. Je vais sans doute devoir demander à Tower de me le prêter, mais…
— Non, on peut faire mieux que ça, fit Jake, l’air grave. Je dois avoir cinq ou six dollars dans mon sac à dos, j’en suis presque sûr — il eut un large sourire —, et on pourra lui offrir davantage, plus tard. Quand les choses se seront un peu calmées, de notre côté.
— Si on est toujours en vie, ajouta Susannah, mais elle aussi avait l’air excitée. Tu sais quoi, Eddie ? Peut-être bien que tu es un génie.
— Balazar et ses amis ne seront pas contents, si sai Tower nous vend son terrain, glissa Roland.
— Ouais, mais peut-être qu’on peut persuader Balazar de le laisser tranquille, suggéra Eddie.
Un petit sourire macabre lui anima le coin des lèvres.
— S’il faut entrer dans les détails, Roland, disons que Balazar est le genre de gars que je ne serais pas fâché de tuer deux fois.
— Quand veux-tu partir ? demanda Susannah.
— Le plus tôt sera le mieux. D’abord, parce que ne pas savoir quelle est la date dans ce New York-là, ça me rend dingue. Roland ? Qu’est-ce que tu en dis ?
— Je dis que c’est pour demain. Nous emporterons la boule dans la grotte, puis nous verrons si tu arrives à passer la porte et à atteindre l’où et le quand de Calvin Tower. Ton idée est bonne, Eddie, et je te dis grand merci.
— Et si la boule t’envoie au mauvais endroit ? demanda Jake. Dans un mauvais où de 1977, ou bien…
Il ne savait pas bien comment conclure. Il se rappelait combien tout était devenu fragile, la première fois que le Treizième Noire les avait envoyés vaadasch, et ces ténèbres infinies qui les attendaient derrière le décor de ces réalités superficielles…
— … ou bien encore plus loin ?
— Dans ce cas, j’enverrai une carte postale, fit Eddie en riant, avec un haussement d’épaules, mais en un éclair, Jake put voir combien il était effrayé.
Susannah avait dû le voir elle aussi, car elle prit la main d’Eddie dans les deux siennes, et la serra.
— Hé, ça va aller, dit-il.
— Tu as intérêt, répondit Susannah. Tu as plutôt intérêt.
CHAPITRE 2
Le Dogan, première partie
Quand Roland et Eddie pénétrèrent dans l’église Notre-Dame de la Sérénité le lendemain matin, la lumière du jour n’était qu’une vague rumeur à l’horizon, plein nord-est. Les lèvres serrées, Eddie avançait, une scintille à la main, afin d’éclairer leur progression dans l’allée centrale. La chose qu’ils venaient chercher émettait un bourdonnement sourd. C’était un bourdonnement endormi, pourtant il était insupportable aux oreilles d’Eddie. L’église elle-même donnait la chair de poule. Pourtant, vide, elle avait presque l’air trop grande. Eddie s’attendait à voir apparaître des silhouettes fantomatiques (ou peut-être encore quelques morts errants), assises sur les bancs et les regardant avec un air de désapprobation d’outre-tombe.
Mais le pire, c’était ce bourdonnement.
Juste avant d’atteindre l’autel, Roland ouvrit son sac et en sortit le sac de bowling que Jake avait gardé dans son barda, jusqu’à la veille. Le Pistolero le tint à hauteur du regard pendant quelques instants, et ils purent lire l’inscription imprimée sur le côté : RIEN QUE DES STRIKES À L’ENTRE-DEUX-QUILLES.
— À partir de maintenant, plus un mot jusqu’à mon signal, ordonna Roland. C’est compris ?
— Oui.
Roland appuya le pouce dans l’interstice entre deux des lattes du parquet et la cache aménagée dans l’alcôve du prêtre s’ouvrit, comme propulsée par un ressort. Le Pistolero repoussa le couvercle. Eddie avait vu un film à la télé, où quatre types se débarrassaient d’explosifs amorcés pendant le Bombardement de Londres — UXB, c’était le titre — et les mouvements de Roland lui rappelaient vivement ce film. Et pourquoi pas, d’ailleurs ? S’ils ne se trompaient pas sur la chose enfouie dans cette cache — et Eddie savaient qu’ils ne se trompaient pas —, alors il s’agissait réellement d’une bombe sur le point d’exploser.
Roland replia le surplis blanc, et la boîte apparut. Eddie s’arrêta de respirer. Il sentit la peau de tout son corps se couvrir d’un voile glacé. Tout près d’eux, un monstre d’une malveillance inimaginable venait d’entrouvrir un œil endormi.
Le bourdonnement reprit son timbre somnolent et Eddie se remit à respirer.
Roland lui tendit le sac de bowling, lui faisant signe de l’ouvrir. Non sans hésitation (il devait refréner l’envie de murmurer à l’oreille de Roland de tout laisser tomber), Eddie s’exécuta. Roland souleva la boîte hors du trou et, une fois encore, le bourdonnement monta d’un cran. Dans le rayonnement vif mais circonscrit de la scintille, Eddie vit la sueur perler au front du Pistolero. Il la sentait également sur le sien. Si la Treizième Noire se réveillait et les expédiait dans les limbes obscurs…
Je n’irai pas. Je me battrai pour rester aux côtés de Susannah.
Bien sûr qu’il se battrait. Mais il n’en fut pas moins soulagé quand Roland glissa la boîte en bois fantôme richement gravée dans l’étrange sac métallique qu’ils avaient trouvé dans le terrain vague. Le bourdonnement ne se tut pas complètement, mais fut réduit à un ronronnement à peine audible. Et quand Roland tira doucement sur le cordon pour fermer le sac, le ronronnement ne fut plus qu’un murmure lointain. Comme si Eddie avait collé son oreille à un coquillage.
Eddie dessina devant lui un signe de croix dans l’air. Avec un léger sourire, Roland fit de même.
Dehors, au nord-est, l’horizon s’était considérablement éclairé — finalement, il ferait bientôt grand jour, semblait-il.
— Roland.
Le Pistolero se tourna vers lui, haussant les sourcils. De la main gauche, il tenait fermement le sac ; il voulait visiblement éviter que la boîte tirât de tout son poids sur le cordon du sac, aussi solide qu’il parût.
— Si nous étions vaadasch, quand nous avons trouvé ce sac, comment se fait-il qu’on ait pu le ramasser ?
Roland réfléchit à la question.
— Peut-être que le sac est vaadasch, lui aussi, finit-il par répondre.
— Il l’est toujours ?
Roland hocha la tête.
— Oui, je le crois.
— Oh. Ça fiche la trouille.
— On aurait changé d’avis au sujet de cette petite virée à New York, Eddie ?
Eddie secoua la tête. Il avait peur, cependant. Il n’avait sans doute jamais eu aussi peur depuis qu’il s’était trouvé debout dans l’allée centrale du Compartiment de la Baronnie, à essayer de piéger Blaine.
Il était dix heures passées et il faisait déjà très chaud lorsqu’ils se retrouvèrent à mi-chemin de la Grotte de la Porte (ça grimpe fort, avait dit Henchick ; c’était toujours le cas). Eddie s’arrêta pour s’essuyer la nuque avec son bandana en contemplant les arroyos serpentant plus au nord. Çà et là, il apercevait des trous noirs et béants, et il demanda à Roland si c’étaient bien les mines de grenat. Le Pistolero le lui confirma.