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— Eddie ? Tu veux que j’essaie de t’hypnotiser ? demanda Roland, qui avait tiré une balle de son ceinturon. Je peux te faire visualiser le passé plus clairement.

— Non. Je pense qu’il vaut mieux que j’y aille sans artifices, et bien réveillé.

Eddie ouvrit et referma les mains plusieurs fois, inspirant et expirant profondément, en même temps. Son cœur ne battait pas particulièrement vite — il allait même plutôt lentement —, mais chacun de ses battements semblait lui ébranler tout le corps comme un coup de gong. Bon Dieu, tout ça aurait été tellement plus simple s’il suffisait d’appuyer sur quelques boutons, comme dans la Machine à Remonter le Temps du Professeur Peabody, ou dans ce film sur les Morlocks !

— Hé, j’ai l’air de quoi ? demanda-t-il à Roland. Je veux dire, si j’atterris sur la 2e Avenue au beau milieu de la journée, est-ce que je vais attirer l’attention ?

— Si tu apparais sous le nez de quelqu’un, il y a des chances, répondit Roland. Je te recommanderais d’ignorer quiconque voudrait palabrer avec toi à ce sujet, et de quitter le secteur sur-le-champ.

— Ça, je le sais. Je veux dire, de quoi j’ai l’air, côté vêtements ?

Roland haussa légèrement les épaules.

— Je ne sais pas, Eddie. C’est ta ville, pas la mienne.

Eddie aurait pu pinailler. C’était Brooklyn, sa ville. Autrefois, du moins. En général, il ne se rendait même pas à Manhattan une fois par mois, et considérait le quartier comme un pays étranger. Pourtant, il croyait comprendre ce que Roland voulait dire. Il fit la revue de détail de sa tenue : une chemise de flanelle toute simple, avec des boutons en corne, un jean bleu marine avec des rivets de nickel et non de cuivre, et une braguette à boutons (Eddie avait vu des fermetures éclair à Lud, mais plus depuis). Il en déduisit qu’il aurait l’air normal, en pleine rue. Normal pour New York, du moins. Si on y regardait de plus près, il avait un petit air de garçon de café/pseudo-artiste jouant au hippie pendant son jour de congé. Il se disait que la plupart des gens ne s’embêteraient même pas à le regarder tout court, ce qui était pour le mieux. Mais il y avait cependant une chose qu’il pouvait ajouter…

— Est-ce que tu aurais une lanière de cuir ? demanda-t-il à Roland.

Du fond de la grotte, la voix de M. Tubther, son instituteur de CM2, s’écria avec une intensité lugubre :

— Tu avais du potentiel ! Tu étais un élève merveilleux, et regarde un peu ce que tu es devenu ! Pourquoi as-tu laissé ton frère te gâcher la vie ?

Ce à quoi Henry répliqua, en sanglotant d’indignation :

— Il m’a laissé mourir ! Il m’a tué !

Roland fit glisser son sac de son épaule, le posa sur le sol à l’entrée de la grotte, à côté du sac rose, l’ouvrit et fourragea dedans. Eddie n’avait aucune idée du nombre de choses qu’il pouvait contenir. Tout ce qu’il savait, c’est qu’il n’en avait jamais vu le fond. Le Pistolero finit par trouver ce qu’Eddie lui avait demandé et le lui tendit.

Tandis qu’Eddie s’attachait les cheveux avec la lanière de cuir (en se disant que ça mettait la touche finale à son look de pseudo-artiste hippie), Roland prit ce qu’il appelait son sac à malice, l’ouvrit et entreprit d’en vider le contenu. Eddie vit apparaître le sachet de tabac donné par Callahan (et moins plein qu’au début), plusieurs pièces de différentes monnaies, un nécessaire de couture, la tasse dont il s’était servi comme d’une boussole, non loin de la clairière de Shardick, un vieux morceau de carte, ainsi que la nouvelle carte confectionnée par les jumeaux Tavery. Lorsque le sac fut vide, il tira de l’étui reposant sur sa hanche gauche le gros revolver avec sa crosse de bois de santal. Il fit tourner le barillet, vérifia les munitions, hocha la tête et remit le barillet en place d’un coup de poignet. Puis il plaça le revolver dans le sac à malice, en resserra les cordons au maximum et les noua en demi-clé, qui se dénouerait d’une pichenette. Il tendit le sac à Eddie par sa bandoulière usée.

Tout d’abord, Eddie refusa de le prendre.

— Nan, mon vieux, il est à toi.

— Ces dernières semaines, tu l’as porté autant que moi. Sans doute plus.

— Ouais, mais là on parle de New York, Roland. À New York, tout le monde vole.

— À toi on ne le volera pas. Prends cette arme.

Pendant un instant, Eddie plongea ses yeux dans ceux de Roland, puis il prit le sac à malice et s’en passa la bandoulière sur l’épaule.

— Tu as senti quelque chose.

— J’ai comme une intuition, oui.

— Le ka est à l’œuvre ?

Roland haussa les épaules.

— Il est toujours à l’œuvre.

— D’accord, opina Eddie. Et Roland — si je ne reviens pas, prends soin de Suze.

— Ton boulot, c’est de t’assurer que je n’aurai pas à le faire.

Non, pensa Eddie. Mon boulot, c’est de protéger la rose.

Il se tourna vers la porte. Il lui restait mille questions à poser, mais Roland disait vrai, il n’était plus temps de les poser.

— Eddie, si vraiment tu ne veux pas…

— Si. Je le veux.

Il leva la main gauche et dressa le pouce.

— Quand tu me verras faire ce signe, ouvre la boîte.

— Très bien.

La voix de Roland était derrière lui. Parce que désormais, il n’y avait plus que lui et la porte. Cette porte, avec le mot DÉROBÉE inscrit dans quelque langue étrange et belle. Autrefois il avait lu ce roman, Une porte sur l’été, de… qui, déjà ? Un de ces types qui écrivaient de la science-fiction, et dont il traînait toujours les bouquins, qu’il empruntait à la bibliothèque, une de ses valeurs sûres, parfaite pour les longs après-midi d’été. Murray Leinster, Poul Anderson, Gordon Dickson, Isaac Asimov, Harlan Ellison… Robert Heinlein. Il crut se rappeler que c’était Heinlein qui avait écrit Une porte sur l’été. Henry le charriait toujours avec les livres qu’il rapportait à la maison, il l’appelait tapette, rat de bibliothèque, il lui demandait s’il arrivait à lire et à se branler en même temps, il voulait savoir comment il faisait pour rester aussi longtemps assis, le nez collé dans ces conneries d’histoires de putain de fusées et de machines à remonter le temps. Henry, son aîné. Henry, couvert de boutons qui scintillaient toujours sous une pommade ou une autre. Henry qui se préparait à aller à l’armée. Eddie, le cadet. Eddie qui empruntait des livres à la bibliothèque et qui les rapportait à la maison. Eddie à treize ans, presque au même âge que Jake maintenant. On est en 1977, il a treize ans et sur la 2e Avenue, les taxis sont d’un jaune rutilant sous le soleil. Un Noir avec un casque de baladeur passe devant Marna Chow-Chow, Eddie le voit ; Eddie sait qu’il écoute cette chanson d’Elton John — forcément — « Someone Saved My Life Tonight ». Le trottoir est bondé. C’est la fin de l’après-midi, les gens rentrent chez eux après encore une journée passée dans les arroyos d’acier de Calla New York, où ils font pousser non pas du riz mais de l’argent, on dit « taux préférentiel de base », s’il vous plaît. Des femmes à l’air aimable et bizarre, en tailleur ruineux et baskets ; elles ont mis leurs talons hauts dans leur gunna, parce que la journée de travail est finie et qu’elles rentrent chez elles. Tout le monde a l’air souriant parce que la lumière est tellement éclatante et l’air si doux, c’est l’été dans la ville et on entend quelque part le bruit d’un marteau-piqueur, comme dans cette vieille chanson « Lovin’ Spoonful ». Devant lui se tient cette porte qui ouvre sur l’été 1977, les chauffeurs de taxi se font un dollar et trente cents à la prise en charge et ensuite trente cents tous les trois cents mètres, avant c’était moins et après ce sera plus, mais c’est le prix d’aujourd’hui, cette réalité fugace qui est « aujourd’hui ». La navette spatiale avec l’instit à son bord n’a pas encore explosé. John Lennon est encore vivant, cela dit, pas pour longtemps s’il n’arrête pas de déconner avec cette vilaine héroïne, cette Chinoise Blanche. Quant à Eddie Dean, Edward Cantor Dean, il ne sait rien de l’héroïne. Son seul vice consiste en quelques cigarettes (ça et de multiples tentatives de vol à la tire, qu’il ne mènera pas à bien avant encore presque un an). Il a treize ans. On est en 1977 et il a exactement quatre poils sur la poitrine, il les compte religieusement chaque matin, en espérant que par miracle ils seront cinq. C’est l’été qui suit la Course des Grands Voiliers. C’est la fin de l’après-midi, en plein mois de juin, et il entend un air gai. Cet air provient des haut-parleurs situés au-dessus de la porte de Tower of Power, le disquaire, c’est Mungo Jerry qui chante « In the Summertime », et…