Soudain tout lui parut très réel, du moins aussi réel qu’il le fallait pour la circonstance. Eddie leva la main gauche et dressa le pouce : Allons-y. Derrière lui, Roland s’était assis et avait sorti la boîte du sac rose. Et quand Eddie lui fit le signal, le Pistolero ouvrit la boîte.
Les oreilles d’Eddie furent immédiatement assaillies par un carillon délicieusement dissonant. Ses yeux se mirent à pleurer. En face de lui, la porte s’ouvrit dans un « clic » et la grotte fut soudain illuminée par la lumière éclatante du soleil. Il entendit le bruit des klaxons et le ra-ta-ta-ta du marteau-piqueur. Peu de temps auparavant, il avait souhaité si ardemment trouver une porte comme celle-là qu’il avait presque tué Roland dans ce but. Et maintenant qu’il l’avait, il était mort de peur.
Il avait l’impression que le carillon était en train de lui débiter la tête en morceaux. S’il l’écoutait trop longtemps, il deviendrait fou. Si tu dois y aller, vas-y, se dit-il.
Il avança d’un pas, voyant à travers ses yeux d’où jaillissaient les larmes trois mains attrapant quatre boutons de portes. Il tira la porte vers lui et fut aveuglé par les rayons de soleil dorés de la fin d’après-midi. Il sentit les effluves d’essence et l’air chaud de la ville, et aussi un relent de lotion après-rasage.
Presque aveugle, Eddie franchit le seuil de la porte dérobée, pénétrant dans l’été d’un monde duquel il était maintenant fan-gon, l’exilé.
C’était bien la 2e Avenue ; il y avait Blimpie’s, et de derrière lui montait le son guilleret de la chanson de Jerry Mungo, avec le tempo des Caraïbes. Autour de lui coulait le flot de la foule — au nord de la ville, au sud de la ville, dans toute la ville. Personne ne prêtait attention à Eddie, parce qu’en cette fin de journée, la plupart se concentraient sur le fait de sortir de la ville, et puis aussi parce qu’à New York, ne pas prêter attention aux gens est un mode de vie.
Eddie souleva l’épaule droite pour remettre en place la bandoulière du sac à malice, puis jeta un œil derrière lui. La porte vers Calla Bryn Sturgis était toujours là. Il voyait Roland, assis à l’entrée de la grotte, la boîte ouverte sur ses genoux.
Ce putain de carillon doit le rendre dingue, pensa Eddie.
Et alors, tandis qu’il l’observait, il vit le Pistolero extraire deux balles de son ceinturon et se les enfoncer dans les oreilles. Eddie eut un large sourire. Bien joué, mec. Au moins ça avait permis d’arrêter les roucoulades de la tramée, sur TI-70. Que ça marche ou pas aujourd’hui, Roland devrait se débrouiller. Eddie avait à faire.
Il pivota doucement sur son petit coin de trottoir, puis jeta un dernier coup d’œil par-dessus son épaule pour vérifier que la porte avait tourné en même temps que lui. C’était le cas. Si elle était comme les autres, elle allait maintenant le suivre partout où il irait. Et même dans le cas contraire, Eddie n’y voyait pas d’inconvénient majeur : il n’avait pas l’intention d’aller très loin. Il remarqua aussi autre chose : cette impression d’obscurité tapie dans les moindres recoins avait disparu. Parce qu’il était réellement là, et pas vaadasch, supposa-t-il. S’il y avait des morts errants se baladant dans le voisinage, il ne pourrait pas les voir.
Rajustant une nouvelle fois la bandoulière du sac à malice sur son épaule, Eddie se mit en route pour le Restaurant Spirituel de Manhattan.
Sur son passage, les gens s’écartaient de lui, mais ce n’était pas suffisant pour lui prouver qu’il était réellement là ; il se passait la même chose quand il était vaadasch. Eddie finit par provoquer une véritable collision avec un jeune homme portant non seulement une mallette, mais deux — un Grand Chasseur de Cercueil du monde des affaires, s’il en était.
— Eh ! Regardez où vous allez ! brailla M. l’Homme d’affaires quand leurs épaules se cognèrent.
— Désolé, mec, désolé, fit Eddie — il était bien là, aucun doute. Dites, vous pourriez me dire quel jour…
Mais M. l’Homme d’affaires était déjà parti, courant derrière l’infarctus qu’il allait sans doute rattraper vers l’âge de quarante-cinq à cinquante ans, à vue de nez. Eddie se rappela la chute de cette vieille blague new-yorkaise : « Excusez-moi, monsieur, pouvez-vous me dire comment aller à la mairie, ou bien je peux directement aller me faire foutre ? » Il éclata de rire, impossible de faire autrement.
Une fois qu’il eut recouvré ses esprits, il se remit en marche. Au coin de la 2e et de la 54e, il vit un homme qui regardait des chaussures et des bottes, à travers une vitrine. Ce type portait lui aussi un costume, mais il avait l’air beaucoup plus détendu que celui dans lequel Eddie s’était cogné. Et lui ne portait qu’une seule mallette, ce qu’Eddie prit pour un bon présage.
— J’implore votre pardon, fit-il, mais pourriez-vous me dire quel jour nous sommes ?
— Jeudi, répondit le type. 23 juin.
— 1977 ?
Le type adressa à Eddie un petit sourire, à la fois interrogateur et caustique, et haussa un sourcil.
— 1977, vous avez tout bon. On sera pas en 1978 avant… ouah, six bons mois. Pensez-y.
Eddie hocha la tête.
— Grand merci-sai.
— Merci quoi ?
— Rien, répondit Eddie, qui reprit son chemin sans tarder.
Plus que trois semaines avant le 15 juillet, plus ou moins. Ça ne laisse pas le temps de prendre ses aises.
Certes, mais s’il parvenait à convaincre Calvin Tower de lui vendre le terrain aujourd’hui, toute cette histoire de délai serait réglée. Une fois, il y avait longtemps, le frère d’Eddie s’était vanté auprès de certains de ses amis que son p’tit frérot serait capable de vendre un frigo à un Esquimau. Eddie espérait qu’il avait conservé un peu de sa force de persuasion. Pour conclure un petit marché avec Calvin Tower, investir dans l’immobilier, et puis peut-être prendre une demi-heure pour profiter un peu du rythme de New York. Faire la fête. S’offrir, pourquoi pas, une petite crème au chocolat, ou bien…
Le cours de ses pensées s’arrêta net et il s’immobilisa si brutalement que quelqu’un lui rentra dedans et poussa un juron. Eddie sentit à peine le choc, entendit à peine le juron. La Lincoln gris anthracite était de nouveau garée là — non pas devant la bouche à incendie, cette fois-ci, mais à quelques mètres.