La voiture de Balazar.
Eddie se remit en route. Il se sentit soudain heureux de s’être laissé convaincre par Roland de prendre le revolver. Et que ledit revolver fût dûment chargé.
L’ardoise était de nouveau disposée dans la vitrine (la spécialité du jour était un ragoût bouilli de Nathaniel Hawthorne, Henry Thoreau et Robert Frost — avec, en dessert, le choix entre Mary McCarthy and Grâce Metalious), mais le panneau sur la porte indiquait : DÉSOLÉ, NOUS SOMMES FERMÉS. À en croire l’horloge digitale plus haut dans la rue, près du disquaire Tower of Power, il était 15 h 14. Qui fermait boutique à trois heures et quart, en pleine semaine ?
Quelqu’un qui recevait un client privilégié, pensa Eddie. Voilà qui.
Il mit les mains en œillères et jeta un œil à travers la vitrine du Restaurant Spirituel de Manhattan. Il vit la petite table ronde avec les livres pour enfants. À droite se situait le comptoir, qui avait l’air d’avoir été chipé dans un grand hôtel du début du siècle. Mais aujourd’hui, personne n’était assis derrière, pas même Aaron Deepneau. Personne non plus à la caisse, mais Eddie déchiffrait les mots inscrits sur l’étiquette orange collée sur la vitre : PAS DE REMISES.
Personne. Calvin Tower avait dû être appelé, peut-être avait-il eu une urgence familiale…
Une urgence, c’est sûr, murmura à son oreille la voix froide du Pistolero. Elle est arrivée dans cette carriole mécanique grise. Et de plus, regarde le comptoir, Eddie. Mais cette fois, essaie de te servir de tes yeux, au lieu de te contenter de laisser les images défiler devant.
Parfois il lui arrivait d’entendre les voix d’autres personnes. Il se disait que des tas de gens devaient en faire autant — c’était une façon de changer un peu de perspective, de voir les choses sous un autre angle. Mais cette fois-ci, ça ne ressemblait pas à ce genre de petite ruse. Ça ressemblait plutôt à un vieil écho répugnant qui lui parlait dans sa tête.
Eddie se concentra de nouveau sur le comptoir. Cette fois, il aperçut les figurines de plastique couchées sur l’échiquier, et les tasses de café renversées. Cette fois il vit les lunettes gisant au sol entre deux tabourets, un des verres brisé.
Il sentit la première pulsation de colère aux confins de son cerveau. Une pulsation sourde, mais à en juger par ce qu’il avait déjà ressenti, ces pulsations gagnaient vite en vitesse et en puissance. Elles finiraient par étouffer toute pensée consciente, et alors, il faudrait prier pour quiconque se trouverait à portée du pistolet de Roland. Une fois, il avait demandé au Pistolero s’il lui arrivait parfois la même chose, et Roland avait répondu ça nous arrive à tous. Quand Eddie avait secoué la tête et répliqué qu’il n’était pas comme Roland — ni lui, ni Suze, ni Jake — le Pistolero n’avait rien ajouté.
Tower et ses clients privilégiés devaient être à l’arrière, dans le coin qui servait à la fois d’entrepôt et de bureau. Et cette fois, ils n’étaient sans doute pas venus pour discuter. Eddie se doutait qu’il s’agissait plutôt d’un petit stage de remise à niveau, que les « messieurs » de Balazar étaient venus rappeler à M. Tower que le 15 juillet approchait, et suggérer à M. Tower la solution la plus prudente, une fois cette date venue.
Quand le mot messieurs traversa l’esprit d’Eddie, il fit monter une nouvelle pulsation de colère. Quelle idée d’employer ce terme pour désigner des types qui n’avaient aucun scrupule à casser les lunettes d’un petit libraire grassouillet et inoffensif, puis à l’entraîner dans l’arrière-boutique pour le terroriser. Des « messieurs » ! Putain-commala !
Il essaya d’ouvrir la porte de la librairie. Elle était verrouillée, mais le verrou n’était pas une affaire ; la porte branlait dans ses montants comme une dent qui va tomber. Debout sur le pas de la porte, avec l’air du type très intéressé par un livre qu’il a aperçu à l’intérieur (enfin, c’est ce qu’il espérait), Eddie poussa plus fort sur la porte, d’abord en appuyant sur la poignée, puis en jouant de l’épaule contre le panneau, le tout en essayant de prendre un air détaché.
Il y a 94 % de chances pour que personne ne regarde, de toute façon. On est à New York, pas vrai ? Vous pourriez me dire comment aller à la mairie, ou je peux directement aller me faire foutre ?
Il se mit à pousser plus fort. Il était encore loin d’exercer une pression maximale quand il entendit un craquement ; la porte s’ouvrit vers l’intérieur. Sans hésiter une seconde, Eddie entra, comme s’il avait tous les droits d’être ici, puis referma la porte derrière lui. Le loquet ne voulait plus fonctionner. Il s’empara d’un exemplaire de Comment le Grinch a volé Noël posé sur la table pour enfants, en arracha la dernière page (J’ai jamais aimé la fin, de toute façon, se dit-il), la plia trois fois et glissa le morceau de papier sous la porte, entre le panneau et le montant. Il valait mieux qu’elle reste fermée. Puis il jeta un œil autour de lui.
La pièce était vide et, maintenant que le soleil était passé derrière les gratte-ciel du West Side, plongée dans l’ombre. Aucun bruit…
Si. Il tendit l’oreille et entendit un cri étouffé en provenance de l’arrière-boutique. Vitrine en cours de réfection, se dit-il, et ressentit une nouvelle pulsation de colère. Plus aiguë, cette fois.
Il desserra le cordon du sac à malice de Roland, puis alla droit vers la porte du fond, celle portant l’inscription RÉSERVÉ AU PERSONNEL. Pour arriver jusque-là, il dut contourner un tas de livres de poche et un présentoir renversé, le genre de vieux modèle rond qui pivote. Calvin Tower s’y était accroché quand les messieurs de Balazar l’avaient traîné dans l’entrepôt. Eddie n’avait pas assisté à la scène, mais ce n’était pas nécessaire.
La porte du fond n’était pas verrouillée. Eddie sortit le revolver de Roland du sac à malice et mit le sac de côté, afin de ne pas l’avoir dans les pattes au moment crucial. Très lentement, il ouvrit la porte, se remémorant en même temps où se trouvait le bureau de Tower. S’ils le voyaient, il attaquerait en hurlant à pleins poumons. Selon Roland, on hurlait toujours à pleins poumons quand on était découvert. On pouvait ainsi décontenancer son ennemi pendant une seconde ou deux, et une seconde ou deux pouvaient tout faire basculer.
Cette fois-ci, il n’eut besoin ni de hurler, ni d’attaquer. Les hommes qu’ils cherchaient se tenaient dans la partie bureau, leurs ombres se projetant une nouvelle fois en formes gigantesques et grotesques sur le mur derrière eux. Tower était assis sur sa chaise, mais elle n’était plus derrière le bureau. On l’avait poussée entre deux des trois armoires de classement. Sans ses lunettes, le visage plaisant de Tower avait l’air nu. Ses deux visiteurs se tenaient face à lui, ce qui veut dire qu’ils tournaient le dos à Eddie. Tower aurait pu l’apercevoir, si Tower n’avait pas les yeux levés vers Jack Andolini et George Biondi, toute son attention concentrée sur eux seuls. À la vue de la terreur absolue qui se lisait sur le visage de cet homme, Eddie sentit une autre pulsation lui vriller le crâne.
Il y avait ce relent d’essence dans l’air, si fort qu’il aurait terrorisé le commerçant le plus vaillant, surtout si son bien consistait en un royaume de papier. À côté du plus grand des deux hommes — Andolini — se dressait une bibliothèque vitrée d’environ un mètre cinquante de haut. La porte en était ouverte. À l’intérieur, les livres étaient disposés sur quatre ou cinq étagères, et tous recouverts d’une couverture protectrice transparente. Andolini en avait pris un et, le livre dans les mains, il faisait penser à un vendeur de téléachat. L’homme plus petit — Biondi — tenait quant à lui un récipient en verre rempli d’un liquide ambré. La nature du liquide en question n’était pas un mystère.