— S’il vous plaît, monsieur Andolini, dit Tower, d’une voix humble et bouleversée. Je vous en prie, c’est un livre d’une très grande valeur.
— Bien sûr, répliqua Andolini. Tous ceux de cette bibliothèque sont de grande valeur. Je vois que vous avez un exemplaire dédicacé de l’Ulysse de Joyce, qui vaut vingt-six mille dollars.
— C’est quoi cette histoire, Jack ? demanda George Biondi, visiblement stupéfait. Quel genre de livre peut valoir vingt-six mille dollars ?
— Je n’en sais rien, répondit Andolini. Pourquoi vous ne nous l’expliqueriez pas, monsieur Tower ? Permettez que je vous appelle Cal ?
— Mon Ulysse est dans un coffre-fort, répondit Tower. Il n’est pas à vendre.
— Mais ceux-là, si, n’est-ce pas ? Et je vois le chiffre 7500 inscrit sur la page de garde de celui-ci, au crayon. On n’est pas à vingt-six mille, mais ça reste le prix d’une belle voiture neuve. Alors voici ce que je vais faire, Cal. Vous m’écoutez ?
Eddie s’approchait doucement et, bien que veillant à ne pas faire de bruit, il ne faisait aucun effort particulier pour se cacher. Et aucun d’eux ne le voyait. Était-il stupide à ce point, quand il faisait partie de ce monde ? Vulnérable à ce point, face à ce qui n’était même pas à proprement parler un guet-apens ? Il fallait croire que oui, et ne s’étonna pas que Roland eût d’abord ressenti du mépris à son égard.
— Je… j’écoute.
— Vous possédez une chose à laquelle M. Balazar tient autant que vous à votre Ulysse. Et bien que les livres de cette bibliothèque soient à vendre, techniquement parlant, je parierais que vous n’en vendez pas des tas, parce que vous… ne… supportez pas… l’idée de vous en séparer. Comme vous ne supportez pas l’idée de vous séparer de ce terrain vague. Alors voici ce qui va se passer. George va verser un peu d’essence sur ce livre à 7500, et moi je vais y mettre le feu. Et puis je vais prendre un autre livre dans votre petite bibliothèque aux trésors, et puis je vais vous demander que vous vous engagiez verbalement à vendre ce terrain à la Sombra Corporation, à midi tapante, le 15 juillet. Pigé ?
— Si vous donnez cet engagement verbal, cette réunion prendra fin. Si vous ne me le donnez pas, je vais brûler un deuxième livre. Puis un troisième. Puis un quatrième. Et au bout de quatre, monsieur, quelque chose me dit que mon associé ici présent pourrait bien perdre patience.
— Putain, t’es cuit, résuma George Biondi.
Eddie était à présent presque assez près pour toucher Gros Blair, et ils ne le voyaient toujours pas.
— Quand on en sera arrivé là, je pense qu’on versera tout simplement l’essence dans cette petite bibliothèque et qu’on mettra le feu à tous vos beaux li…
Le mouvement finit par accrocher l’œil de Jack Andolini. Il regarda par-dessus l’épaule gauche de son partenaire et vit un jeune homme aux yeux noisette et au teint bronzé, qui le regardait. Il tenait à la main ce qui ressemblait au plus vieux et au plus gros revolver bidon de tous les temps. C’était forcément un revolver bidon.
— Putain, vous êtes qui, v…
Avant même qu’il ait pu finir sa phrase, le visage d’Eddie s’illumina de joie et de bonne humeur, et avec cette expression, il n’était plus seulement beau, il était superbe.
— George ! s’écria-t-il avec le ton de quelqu’un qui retrouve un de ses amis très chers, après des années d’absence. George Biondi ! Mon vieux, t’as toujours le plus gros tarin de ce côté de l’Hudson ! Quel plaisir de te revoir, vieux !
Il y a chez l’homme ce vieux réflexe animal qui conditionne ses réactions, quand un inconnu l’appelle par son nom. Quand l’apostrophe est affectueuse, on est quasiment contraint de répondre dans le même registre. Malgré l’incongruité de la situation, c’est avec sur le visage un début de sourire que George « Gros Blair » Biondi se retourna vers la voix qui l’avait interpellé avec une familiarité si enjouée. Eddie ne lui laissa pas le temps de découvrir les dents et le frappa violemment avec la crosse de son pistolet. Andolini avait la vue perçante, pourtant il ne distingua qu’un mouvement flou, tandis que la crosse s’abattait trois fois, la première fois entre les yeux de Biondi, la deuxième, au-dessus de l’arcade droite et le troisième dans le creux de sa tempe droite. Les deux premiers coups firent un bruit mat et creux. Le claquement mou du troisième avait de quoi soulever le cœur. Biondi s’effondra comme un sac à patates, les yeux virant au blanc, les lèvres en avant, comme un bébé qui essaie désespérément de téter. Sa main se relâcha et le pot d’essence bascula, heurta le sol en ciment et vola en éclats. L’odeur d’essence fut soudain beaucoup plus forte, lourde et écœurante.
Eddie ne laissa pas au partenaire de Biondi le temps de réagir. Alors que Gros Blair convulsait par terre au milieu d’une flaque d’essence jonchée de bris de verre, Eddie se rua sur Andolini, le forçant à reculer.
Pour Calvin Tower (qui avait commencé dans la vie sous le nom de Calvin Toren), il n’y eut pas un soulagement immédiat, pas de Merci mon Dieu, je suis sauvé. Sa première pensée fut : eux ils sont méchants ; celui-là est encore pire.
Dans la semi-pénombre de l’entrepôt, le nouveau venu semblait se fondre dans sa propre ombre tressautante, pour n’être plus qu’une apparition de trois mètres de haut. Une apparition aux yeux brûlants qui jaillissaient de leurs orbites, et une bouche ornée d’une rangée de dents d’un blanc éclatant, qui ressemblaient presque à des crocs. Dans une main, il tenait un pistolet de la taille d’un tromblon, le genre d’arme qu’on retrouvait dans les récits d’aventures du XVIIe siècle, sous le terme de « machine ». Il attrapa Andolini par le haut de la chemise et par le revers de sa veste sport et l’envoya voler contre le mur. La hanche du truand cogna contre la porte en verre et fit basculer toute la bibliothèque. Tower poussa un cri de désespoir auquel aucun des deux hommes ne prêta la moindre attention.
L’homme de Balazar essaya de s’esquiver par la gauche en rampant. Le nouveau, le type à queue-de-cheval qui montrait les dents, le laissa s’éloigner, puis le fit tomber et l’immobilisa en pesant sur lui de tout son poids, un genou en appui contre sa poitrine. Il fourra le nez du tromblon, de la machine, dans le petit creux de chair juste sous le menton du truand. Le type secoua la tête, tentant de s’en débarrasser. Le nouveau ne fit qu’appuyer un peu plus.
D’une voix entrecoupée qui lui donnait des airs de canard de dessin animé, la torpille de Balazar dit :
— Me fais pas rire, branleur. C’est pas un vrai, ton truc.
Le nouveau — celui qui paraissait se fondre dans son ombre, haut comme un géant — dégagea l’engin de sous le menton du truand, l’arma du pouce et visa au loin, dans l’entrepôt. Tower ouvrit la bouche pour parler, Dieu savait pour dire quoi, mais avant qu’il ait pu articuler un mot, il y eut une détonation assourdissante, comme un obus explosant à deux mètres du terrier d’un malheureux GI. Une flamme jaune vif s’échappa de la gueule de l’arme. Une seconde plus tard, le canon était de nouveau pointé contre le menton du truand.