Jack Andolini contempla de nouveau ce visage au-dessus de lui — les yeux injectés de sang, le rictus, les babines retroussées —, mais, cette fois, avec un sentiment grandissant d’horreur. Le fait est que oui, il le croyait. Et qui qu’il fût, il en savait un paquet sur Balazar en général et sur cette affaire en particulier. Sur cette affaire, il en savait d’ailleurs peut-être plus qu’Andolini lui-même.
— On est nombreux, poursuivit Eddie. Et on n’a tous qu’un seul but : protéger…
Il avait failli dire « protéger la rose »…
— … protéger Calvin Tower. Nous allons surveiller cet endroit, surveiller Tower, les amis de Tower — des gars comme Deepneau.
Eddie vit le regard de surprise d’Andolini et en éprouva une certaine satisfaction.
— Quiconque viendra ici et ne fera même que lever la voix contre Tower verra sa famille tuée, avant d’y passer lui-même. Ça vaut aussi pour George, pour ’Cimi Dretto, Tricks Postino… ça vaut pour ton frère Claudio, aussi.
À chaque nom, les yeux d’Andolini s’écarquillaient de plus en plus, puis ils se fermèrent une seconde lorsqu’Eddie parla de son frère. Eddie pensa qu’il avait sans doute été clair. Quant à savoir si Andolini saurait convaincre Balazar, c’était une autre question. Mais en un sens, ça n’a même pas d’importance, se dit-il froidement. Une fois que Tower nous aura vendu le terrain, peu importe ce qu’ils lui feront, pas vrai ?
— Comment vous en savez autant ? demanda Andolini.
— Peu importe. Contente-toi de faire passer le message. Dis à Balazar d’avertir ses amis de la Sombra que le terrain n’est plus à vendre. Pour eux, en tout cas. Et dis-lui que Tower est désormais sous la protection de ceux de Gilead, et qu’ils ont des durs calibres.
— Des durs… ?
— Je veux dire que ce sont des gars plus dangereux que tous les Balazar de cette planète réunis. Y compris ces types de la Sombra Corporation. Dis-lui que s’il persiste, il y aura assez de cadavres à Brooklyn pour remplir le Grand Army Plaza. Avec parmi eux pas mal de femmes et d’enfants. Tâche de le convaincre.
— Je… j’essaierai.
Eddie se releva, puis recula. Roulé en boule dans l’essence et le verre brisé, George Biondi commençait à remuer et à pousser des grondements de gorge. De la main tenant le revolver de Roland, Eddie fit signe à Jack de se lever.
— T’as intérêt à y arriver.
Tower leur versa à chacun une tasse de café noir, mais ne put boire le sien. Ses mains tremblaient trop fort. Après l’avoir regardé essayer deux ou trois fois (et repensant à ce personnage dans UXB qui perdait son sang-froid), Eddie le prit en pitié et versa la moitié du café de Tower dans sa propre tasse.
— Allez-y, essayez, dit-il en poussant la tasse à demi remplie devant le libraire. Tower avait remis ses lunettes, mais l’une des branches était tordue, et elles étaient penchées. Sans compter la fêlure qui zébrait le verre gauche, comme un éclair. Les deux hommes étaient autour du comptoir en marbre, Tower derrière, Eddie perché sur l’un des tabourets en face de lui. Tower avait remporté avec lui le livre qu’Andolini avait menacé de passer par les flammes et l’avait posé à côté de la machine à café. Comme s’il ne supportait pas qu’il soit hors de sa vue.
Tower prit la tasse dans sa main tremblante (pas de bague, remarqua Eddie — sur aucune des deux mains) et la vida d’un trait. Eddie n’arrivait pas à comprendre comment cet homme pouvait boire ce jus de chaussettes noir par choix. Personnellement, Eddie n’aimait que le Moitié-Moitié. Après tous ces mois passés dans le monde de Roland (ou peut-être étaient-ce des années entières qui s’étaient écoulées), il était pour lui aussi riche au goût que de la crème épaisse.
— Ça va mieux ? demanda-t-il.
— Oui.
Tower regarda dehors, à travers la vitrine, comme s’il s’attendait à voir revenir la grosse berline grise qui avait démarré en trombe à peine dix minutes plus tôt. Puis il se tourna vers Eddie. Il craignait toujours le jeune homme, mais la terreur elle-même avait disparu quand Eddie avait fait disparaître l’énorme revolver dans son « ami le sac à malice », comme il l’appelait. Le sac était en cuir usé et délavé, et fermé par un cordon plutôt que par une fermeture éclair. Il semblait à Calvin Tower que c’étaient les aspects les plus effrayants de sa personnalité que le jeune homme avait rangés dans le « sac à malice », en même temps que cette arme surdimensionnée. C’était une bonne chose, parce qu’ainsi Tower pouvait croire que ce gosse avait bluffé quand il parlait de massacrer les familles de tous ces truands, ainsi que les truands eux-mêmes.
— Où est votre copain Deepneau, aujourd’hui ? demanda Eddie.
— Chez le cancérologue. Il y a deux ans, Aaron a commencé à voir du sang dans la cuvette des toilettes. Si on a vingt ans, on se dit « foutus hémorroïdes » et on va s’acheter un tube de Préparation H. Mais à plus de soixante-dix ans, on craint le pire. Dans son cas, c’était mauvais, mais pas irrémédiable. Le cancer progresse moins vite, quand on arrive à ces âges-là. Même le grand C se fait vieux. C’est plutôt drôle, quand on y pense, non ? Bref, ils l’ont fait griller à coups de radiations et ils disent que tout est parti, mais Aaron dit qu’il ne faut jamais tourner le dos au cancer. Il y retourne tous les trois mois, et il y est allé aujourd’hui. Et j’en suis content. C’est peut-être un vieux cockuh, mais il reste une sacrée tête brûlée.
Il faudrait que je le présente à Jamie Jaffords, pensa Eddie. Ils pourraient faire une partie de Castels à la place des échecs, et se raconter des histoires du temps de la Lune du Bouc.
Tower souriait tristement. Il ajusta ses lunettes sur son nez. Elles se tinrent droites pendant une seconde, puis se remirent à pencher. Ce qui était presque pire que le verre fêlé, parce que ça donnait à Tower un air aussi fou que vulnérable.
— C’est une tête brûlée, et moi je suis un lâche. C’est peut-être pour ça qu’on est amis — on compense les défauts de l’autre, à nous deux on forme presque un tout.
— Vous êtes peut-être un peu dur avec vous-même, suggéra Eddie.
— Je ne crois pas. Mon analyste dit que, si on voulait prévoir comment vont tourner les enfants d’un mâle A et d’une femelle B, il suffirait de regarder ma biographie. Il dit aussi que…
— J’implore votre pardon, Calvin, mais je me fous royalement de votre analyste. Vous vous êtes cramponné à ce terrain vague au bout de la rue, et ça me suffit.
— Je ne tire aucune gloire de ça, répondit Calvin Tower d’un air morose. C’est comme ça — il saisit le livre qu’il avait posé à côté de la machine à café — et les autres qu’il a menacé de brûler. J’ai tout simplement du mal à abandonner les choses. Quand ma première femme a voulu divorcer et que je lui ai demandé pourquoi, elle a répondu : « Parce qu’en t’épousant, je n’avais pas compris. J’ai cru que tu étais un homme. Il se trouve en fait que tu es un rat. »
— Ce terrain est différent de vos livres.
— Vraiment ? Vous le croyez vraiment ?
Tower regardait Eddie, fasciné. Lorsqu’il porta de nouveau sa tasse à ses lèvres, Eddie fut satisfait de constater que ses mains ne tremblaient presque plus.