— Pourquoi, pas vous ?
— Parfois j’en rêve, la nuit. Je n’y suis pas vraiment retourné depuis que l’épicerie de Tommy Graham a dû fermer et que j’ai payé pour la faire détruire. Et pour faire mettre la palissade, bien sûr, ce qui m’est revenu presque aussi cher que l’entreprise de démolition. Je rêve qu’il y a un champ de fleurs, là-dedans. Un champ de roses. Et qu’au lieu de s’arrêter à la 1re Avenue, il s’étend à l’infini. Drôle de rêve, hein ?
Eddie était persuadé que Calvin Tower faisait vraiment ce genre de rêves, mais il crut voir autre chose dans les yeux de l’homme, derrière ses lunettes tordues et fêlées. Il avait l’impression que pour Tower, ce rêve incarnait tous les rêves qu’il ne voulait pas raconter.
— Drôle de rêve, acquiesça Eddie. Vous feriez bien de me resservir un peu de cette boue, je vous prie, si fait. Il faut que nous tenions une petite palabre.
Tower sourit et brandit de nouveau le livre qu’Andolini avait voulu faire griller.
— Une palabre. C’est un mot qu’ils n’arrêtent pas de répéter, là-dedans.
— Vraiment, dites-vous ?
— Hein-hein.
Eddie tendit la main.
— Faites voir.
Tower hésita un instant, et Eddie vit le visage du libraire se durcir et il y lut un mélange douloureux d’émotions.
— Allons, Cal, je ne vais pas me torcher avec.
— Non, bien sûr que non. Je suis désolé.
Et Eddie vit qu’il avait réellement l’air désolé, comme un alcoolique après une beuverie particulièrement destructrice.
— C’est seulement que… certains livres sont très importants, pour moi. Et celui-ci est une vraie rareté.
Il le donna à Eddie, qui sentit son cœur s’arrêter quand ses yeux se posèrent sur la couverture plastifiée.
— Quoi ? s’alarma Tower, en posant sa tasse de café dans un grand « bang ». Qu’est-ce qui ne va pas ?
Eddie ne put répondre. L’illustration de couverture représentait un petit bâtiment rond, comme une hutte cylindrique en bois, avec un toit d’aiguille de pins. Debout à côté de la hutte se tenait un guerrier indien vêtu de culottes en peau de daim. Il était torse nu et tenait un tomahawk contre sa poitrine. En arrière-plan, une vieille locomotive à vapeur filait à travers la prairie, faisant bouillonner sa fumée blanche dans le ciel bleu.
Le titre du livre était Le Dogan. L’auteur en était Benjamin Slightman Jr.
De très loin, il entendit la voix assourdie de Tower lui demander s’il allait s’évanouir. D’un peu moins loin, il s’entendit répondre que non. Benjamin Slightman Junior. Ben Slightman le Jeune, autrement dit. Et…
Il repoussa la main grassouillette de Tower, lorsque ce dernier essaya de reprendre le livre. Puis Eddie compta du doigt les lettres du nom de l’auteur. Il y en avait, bien sûr, dix-neuf.
Il avala une autre tasse du café de Tower. Cette fois, sans faire Moitié-Moitié. Puis il reprit en main le volume plastifié.
— Qu’est-ce qui fait son prix ? demanda-t-il. Je veux dire, il a du prix pour moi parce que j’ai récemment rencontré quelqu’un qui porte le nom exact du type qui a écrit ça. Mais…
Une idée frappa Eddie, et il se pencha sur la quatrième de couverture, espérant y trouver une photo de l’auteur. Il ne vit qu’une brève biographie de l’auteur, tenant en deux lignes : « BENJAMIN SLIGHTMAN JR possède un ranch dans le Montana. Le Dogan est son deuxième roman. » Sous ce texte s’étalait le dessin d’un aigle, avec ce slogan : ACHETEZ DES TITRES D’EMPRUNT DE GUERRE !
— Mais qu’est-ce qui fait son prix, à vos yeux à vous ? Pourquoi vaut-il sept mille cinq cents billets ?
L’expression de Tower se radoucit. Quinze minutes plus tôt, il était mort de peur et craignait pour sa vie, mais à le regarder maintenant, rien de tout cela ne se lisait sur son visage. À présent, il était transporté par sa passion. Roland avait sa Tour Sombre ; ce type avait ses livres rares.
Il le tint devant lui, afin qu’Eddie pût voir la couverture.
— Le Dogan, vous voyez ?
— Oui.
Tower ouvrit le livre et désigna le rabat de la couverture, sous plastique lui aussi, où l’histoire était résumée.
— Et ici ?
— Le Dogan, lut Eddie. « L’histoire palpitante des efforts héroïques d’un guerrier indien pour survivre dans le Grand Ouest ». Et alors ?
— Maintenant, regardez-moi ça ! s’exclama Tower d’un air triomphal, en dévoilant la page de titre.
Et Eddie put lire :
— Je ne pige pas, fit Eddie. Qu’y a-t-il d’extraordinaire ?
Tower roula de gros yeux.
— Regardez mieux.
— Pourquoi vous ne me dites pas plutôt…
— Non, regardez à nouveau. J’insiste. Tout le bonheur est dans la découverte, monsieur Dean. N’importe quel collectionneur vous le dira. Qu’il collectionne les timbres, les pièces de monnaie ou les livres, tout le bonheur est dans la découverte.
Il referma la couverture, et cette fois Eddie comprit.
— Le titre en couverture est mal orthographié, c’est ça ? Dogan au lieu de Hogan.
Tower hocha joyeusement la tête.
— Un hogan est une hutte indienne, comme celle représentée en couverture. Quant au dogan, c’est… eh bien, rien. La couverture erronée, voilà ce qui fait la valeur de ce livre, mais ce n’est pas tout… regardez là…
Il alla à la toute dernière page et tendit le livre ouvert à Eddie. La date de dépôt légal était 1943, ce qui expliquait bien sûr l’aigle et le slogan en dessous de la biographie de l’auteur. Le titre du livre était Le Hogan, aussi ne semblait-il pas y avoir d’erreur. Eddie était sur le point de poser la question lorsqu’il comprit de lui-même.
— Ils ont retiré le « Junior » du nom de l’auteur, c’est ça ?
— Oui, oui ! exulta Tower, les bras serrés autour du corps. Comme si le livre avait en fait été écrit par le père de l’auteur ! D’ailleurs, lors d’une convention bibliographique à Philadelphie, j’ai expliqué ces détails à un juriste qui donnait une conférence sur les droits d’auteur, et ce type m’a confirmé que le père de ce Slightman Junior pourrait exiger un droit de propriété sur ce livre, simplement à cause d’une erreur typographique ! Incroyable, vous ne trouvez pas ?
— Absolument, fit Eddie, tout en pensant : Slightman l’Aîné. Slightman le Jeune. Et pensant aussi à la rapidité avec laquelle Jake était devenu ami avec ce dernier, et se demandant pourquoi cela le mettait soudain si mal à l’aise, assis là à boire son café dans cette bonne vieille Calla New York.
Au moins il a pris le Ruger, se rassura Eddie.
— Êtes-vous en train de me dire que ça suffit pour en faire un livre de valeur ? demanda-t-il à Tower. Une faute d’impression en couverture, une ou deux à l’intérieur, et tout à coup ce truc vaut sept mille cinq cents dollars ?
— Pas du tout, répliqua Tower, l’air choqué. Mais M. Slightman a écrit trois excellents livres sur la conquête de l’Ouest, tous du point de vue des Indiens. Le Hogan est le deuxième. C’est devenu un gros bonnet dans le Montana, après la guerre — avec un gros poste dans les eaux ou les minéraux — jusqu’au jour, et c’est là toute l’ironie de l’histoire, où il s’est fait tuer par un groupe d’Indiens. Ils l’ont scalpé, pour tout dire. Ils buvaient devant l’épicerie du coin…