Une épicerie du nom de Took, pensa Eddie. J’en jurerais, par ma montre et mon billet.
— … et apparemment, M. Slightman leur a dit quelque chose qui ne leur a pas plu, et… vous imaginez la fin de l’histoire.
— Est-ce que c’est la même chose pour tous vos livres de valeur ? demanda Eddie. Je veux dire, c’est une coïncidence quelconque qui fait leur prix, pas seulement l’histoire qu’ils racontent ?
— Jeune homme, dit Tower en riant, la plupart des collectionneurs de livres n’ouvrent même pas leurs trésors. Ouvrir et refermer un livre en abîme le dos. Et fait donc baisser le prix de revente.
— Et ça ne vous paraît pas légèrement malsain, comme comportement ?
— Pas du tout, répondit Tower, mais une rougeur révélatrice lui envahit progressivement le visage, comme si une partie de lui comprenait le raisonnement d’Eddie. Si un client dépense huit mille dollars pour une première édition dédicacée de Tess d’Urberville de Thomas Hardy, il paraît tout à fait sensé de mettre ce livre à l’abri dans un endroit sûr, où on pourra le regarder mais pas le toucher. Si ce gars veut lire l’histoire elle-même, qu’il l’achète en live de poche.
— Vous croyez à ce que vous racontez, constata Eddie, fasciné. Vous y croyez vraiment.
— Eh bien… oui. Les livres peuvent être des objets de grande valeur. Cette valeur se crée de différentes façons. Parfois la signature de l’auteur suffit. Parfois — comme c’est le cas ici —, c’est une erreur d’impression. Ou bien il s’agit d’une première édition extrêmement limitée. Et est-ce que tout ça a quelque chose à voir avec votre venue ici, monsieur Dean ? Est-ce ce dont vous vouliez parler dans notre… palabre ?
— Non, je suppose que non.
Mais de quoi voulait-il palabrer, exactement ? Il l’avait su — c’était alors parfaitement clair dans son esprit quand il avait traîné Andolini et Biondi hors de l’entrepôt et qu’il les avait regardés tituber jusqu’à la voiture, se soutenant l’un l’autre. Même au beau milieu de New York la cynique, de la New York « occupe-toi-de-tes-oignons », ils avaient attiré l’attention. Ils étaient tous les deux en sang, avec ce regard qui disaitmais qu’est-ce qui a bien pu M’ARRIVER ? Oui, alors c’était clair. Le livre — et le nom de l’auteur — avait de nouveau obscurci ses pensées. Il le prit des mains de Tower et le retourna sur le comptoir, pour ne plus avoir à le regarder. Puis il entreprit de recouvrer ses esprits.
— Avant tout, le plus important, monsieur Tower, c’est que vous quittiez New York jusqu’au 15 juillet. Parce qu’ils vont revenir. Sûrement pas ces types-là, mais d’autres hommes de main de Balazar. Et ils auront plus à cœur que jamais de nous donner une bonne leçon, à vous et à moi. Balazar est un despote — Eddie avait appris ce mot de Susannah ; elle l’avait utilisé pour qualifier l’Homme Tic-Tac. Sa méthode, c’est l’escalade. On le gifle, il gifle deux fois plus fort. Un coup de poing dans le nez, et il vous brise la mâchoire. On envoie une grenade, il réplique par une bombe.
Tower émit un grognement. C’était un grognement théâtral (même si telle n’était probablement pas son intention), et dans d’autres circonstances, Eddie aurait sans doute éclaté de rire. Mais pas là. En outre, ce qu’il avait voulu dire à Tower lui revenait en mémoire. Il pouvait conclure ce marchandage, nom d’un chien. Il allait conclure ce marchandage.
— Moi, ils ne m’auront probablement pas. J’ai des affaires qui m’attendent ailleurs. Au-delà des collines, très loin, pourrait-on dire. Votre boulot consiste à vous assurer qu’ils ne vous mettront pas la main dessus, non plus.
— Mais… après ce que vous venez de faire… et même s’ils ne vous ont pas cru, pour les femmes et les enfants…
Derrière ses lunettes tordues, Tower le suppliait de ses yeux écarquillés de dire qu’il n’était vraiment pas sérieux, quand il disait qu’il laisserait derrière lui assez de cadavres pour remplir le Grand Army Plaza. Mais Eddie ne pouvait rien pour lui, en la matière.
— Cal, écoutez-moi. Avec des types comme Balazar, le problème n’est pas qu’ils croient ou qu’ils ne croient pas. Ce qu’ils font, c’est qu’ils mettent vos limites à l’épreuve. Est-ce que j’ai fait peur à Gros Blair ? Non, je l’ai juste assommé. Est-ce que j’ai fait peur à Jack ? Oui. Et ça va tenir, parce que Jack a un minimum d’imagination. Balazar sera-t-il impressionné que j’aie fait peur à Jack la Triple Mocheté ? Oui… mais juste assez pour être sur ses gardes.
Eddie se pencha à travers le comptoir, regardant Tower avec sincérité.
— Je ne veux pas tuer d’enfants, OK ? Soyons bien clairs là-dessus. À… ailleurs, disons, ce sera plus commode, mes amis et moi allons mettre nos vies dans la balance pour sauver des enfants. Mais il s’agit d’enfants humains. Alors que des types comme Jack et Tricks Postino, ou comme Balazar lui-même, sont des animaux. Des loups sur deux pattes. Et les loups élèvent-ils des humains ? Non, ils élèvent d’autres loups. Est-ce que les loups mâles s’accouplent avec des femmes humaines ? Non, ils s’accouplent avec des louves. Alors, s’il fallait que j’aille là-bas — et j’irai, s’il le fallait — je me dirais que je ne fais qu’éliminer une meute de loups, tous jusqu’au dernier louveteau. Ni plus ni moins.
— Mon Dieu, il est sérieux, murmura Tower, à voix basse, dans un souffle, pour lui tout seul.
— Absolument, mais ce n’est pas le propos. Le problème, c’est qu’ils vont être après vous. Pas pour vous tuer, mais pour vous remettre sur le droit chemin. Si vous restez ici, Cal, je pense que vous pouvez craindre de vous retrouver méchamment estropié, au mieux. Y a-t-il un endroit où vous puissiez aller jusqu’au 15 du mois prochain ? Vous avez assez d’argent ? Je n’en ai pas moi-même, mais je pense que je pourrais en trouver.
En esprit, Eddie était déjà à Brooklyn. Balazar couvrait une partie de poker dans l’arrière-boutique de Bernie le barbier, tout le monde savait ça. La partie n’aurait peut-être pas lieu un soir de semaine, mais il y aurait là-bas quelqu’un avec du liquide. Assez pour…
— Aaron a de l’argent, dit Tower avec réticence. Ce n’est pas faute de m’avoir proposé de m’en prêter. Je lui ai toujours répondu non. Il n’arrête pas de me répéter que j’ai besoin de vacances. J’imagine que comme ça, j’échapperai aux types que vous venez de mettre à la porte. Il est curieux de savoir ce qu’ils veulent, mais il ne le demandera jamais. C’est une tête brûlée, mais c’est aussi un vrai monsieur — Tower eut un sourire fugace. Aaron et moi pourrions peut-être partir en vacances ensemble, jeune homme. Après tout, une telle occasion ne se représentera peut-être pas.
Eddie était presque certain que la chimio et les rayons allaient garder Aaron Deepneau sur ses pieds pendant au moins encore quatre ans, mais ce n’était sûrement pas le moment de le dire. Il regarda en direction de la porte du Restaurant Spirituel de Manhattan et vit l’autre porte. Au-delà s’ouvrait l’entrée de la grotte. Posé là comme un yogi de bande dessinée, silhouette assise en tailleur, le Pistolero attendait. Eddie se demanda depuis combien de temps il était ici, depuis combien de temps Roland supportait le son assourdi mais toujours insupportable du carillon vaadasch.
— Atlantic City, ce serait assez loin, vous pensez ? demanda timidement Tower.