— D’accord, dit-il.
— Fais aussi vite que tu pourras.
— Promis.
Quand il se retourna, Tower le regardait d’un air interrogateur.
— À qui parliez-vous ?
Eddie fit un pas de côté et pointa le doigt vers la porte.
— Est-ce que vous voyez quelque chose, là, sai ?
Calvin Tower jeta un œil, secoua la tête, puis regarda plus attentivement.
— Une sorte de miroitement. Comme de l’air au-dessus d’une source de chaleur. Qui est là ? Qu’est-ce qu’il y a là ?
— Pour l’instant, disons personne. Qu’est-ce que vous tenez là ?
Tower leva la main. C’était une enveloppe, très ancienne. D’une belle écriture ronde, il était écrit dessus Stefan Toren, et Lettre morte. En dessous, dessinés avec beaucoup de soin à l’encre, Eddie reconnut les symboles gravés sur la porte et sur la boîte :
Là on tient peut-être quelque chose, se dit-il.
— Autrefois, cette enveloppe contenait le testament de mon arrière-arrière-arrière-grand-père, expliqua Calvin Tower. Il datait du 19 mars 1846. Désormais il n’y a plus qu’un petit morceau de papier, avec un nom inscrit dessus. Si vous pouvez me dire quel est ce nom, jeune homme, je ferai ce que vous demandez.
On en revient toujours aux devinettes, pensa Eddie. Seulement cette fois-ci, ce n’étaient pas seulement quatre vies qui dépendaient de la réponse, mais l’essence même de toute existence.
Dieu merci, celle-là est facile.
— Deschain, répondit-il. Le prénom sera ou bien Roland, c’est le nom de mon dinh, ou bien Steven, le nom de son père.
Il sembla à Eddie que tout le sang était aspiré du visage de Calvin Tower. Il se demanda comment l’homme réussit à rester debout.
— Dieu du ciel.
Les doigts tremblants, il extirpa un vieux morceau de papier friable de l’enveloppe, qui avait voyagé dans le temps et traversé plus de cent trente et un ans, pour arriver jusqu’à ce où et ce quand. Il était plié. Tower l’ouvrit et le posa sur le comptoir, où ils purent tous deux lire les mots écrits par Stefan Toren, de cette même écriture ronde et ferme :
Ils parlèrent encore un bon quart d’heure, et Eddie estima qu’ils se dirent des choses importantes, mais le véritable marché s’était conclu dès lors qu’Eddie avait prononcé le nom que le trisaïeul de Tower avait écrit sur un morceau de papier, quatorze ans avant le début de la Guerre de Sécession.
Ce qu’Eddie avait découvert de Tower pendant leur palabre était assez déroutant. Il éprouvait un certain respect pour cet homme (pour tout homme capable de tenir tête plus de vingt secondes aux hommes de main de Balazar), mais il ne l’aimait pas beaucoup. Il voyait en lui un mélange de bêtise et d’obstination. Eddie pensait qu’il l’avait développé lui-même, avec l’aide de son analyste, qui devait lui expliquer comment s’occuper de lui-même, être le capitaine de son propre vaisseau, l’auteur de son destin, dans le respect de ses désirs, et tout le bla-bla habituel. Tous les petits termes codés qui essayaient de faire croire que c’était très bien, d’être un salopard d’égoïste. Que c’était même noble. Quand Tower raconta à Eddie qu’Aaron Deepneau était son seul ami, le jeune homme n’en fut pas surpris. Ce qui le surprenait, c’est que Tower ait un ami. Un homme tel que lui ne pourrait jamais être ka-tet, et Eddie se sentit mal à l’aise en mesurant combien leurs destins étaient pourtant intimement liés.
Il va falloir que tu t’en remettes au ka. C’est à ça que sert le ka, non ?
Bien sûr, mais Eddie n’était pas forcé d’applaudir des deux mains.
Eddie demanda à Tower s’il possédait une bague avec l’inscription Ex Liveris. Tower eut l’air troublé, puis il rit et dit à Eddie qu’il devait vouloir dire Ex-Libris. Il alla fouiller sur l’une de ses étagères, y trouva un livre et lui montra la planche en couverture. Eddie hocha la tête.
— Non, répondit Tower. Mais ce serait parfait pour un type comme moi, n’est-ce pas ? Pourquoi me posez-vous cette question ? demanda-t-il en observant attentivement Eddie.
Mais la responsabilité que Tower prendrait en sauvant la vie d’un homme qui pour l’instant explorait les autoroutes occultes de l’Amérique multiple était un sujet sur lequel Eddie n’avait pas envie de se pencher, pour l’instant. Il en avait mis plein la vue à ce type et était presque arrivé à ses fins, et il lui fallait encore repasser la porte dérobée dans l’autre sens, avant que la Treizième Noire ne réduise Roland à un tas de cendres.
— Aucune importance. Mais si vous en voyez une, je vous conseille de la ramasser. Encore une chose avant que je m’en aille.
— Oui ?
— Je veux que vous me promettiez que, dès que je serai parti, vous partirez vous aussi.
Tower se montra de nouveau fuyant. C’était cet aspect de sa personnalité dont Eddie savait qu’il en viendrait à le détester, avec le temps.
— Eh bien, pour tout vous dire… je ne sais pas si je vais pouvoir. Le début de soirée est souvent très bon pour les affaires… les gens viennent beaucoup plus quand la journée de travail est finie… et M. Brice doit venir jeter un œil à cette première édition d’Ondes troubles, le roman d’Irwin Shaw sur la radio et l’ère McCarthy… il faudra au moins que je jette un œil à mon carnet de rendez-vous, et…
Il poursuivit son petit discours, faisant monter la pression à mesure qu’il énumérait les futilités.
Eddie l’interrompit, d’une voix très douce.
— Vous tenez à vos boules, Calvin ? Êtes-vous aussi attaché à elles qu’elles le sont à vous ?
Tower, qui en était à se demander qui nourrirait Sergio s’il pliait bagages comme ça, se tut et regarda Eddie d’un air décontenancé, comme s’il n’avait jamais entendu ce simple mot auparavant.
Eddie hocha la tête avec obligeance.
— Vos roubignolles. Vos coucougnettes. Vos cojones. La vieille usine à sperme. Vos testicules.
— Je ne vois pas ce que…
Eddie avait fini son café. Il se reversa une lampée de Moitié-Moitié et le but. Il avait très bon goût.
— Je vous ai dit que si vous restiez ici, vous pouviez vous attendre à vous retrouver sérieusement mutilé. Voilà ce que je veux dire. Et ils commenceront sans doute par là, par vos couilles. Pour vous donner une leçon. Quant à savoir quand, eh bien, ça dépendra de la circulation.
— De la circulation, répéta Tower d’une voix absolument inexpressive.
— C’est exact, dit Eddie en sirotant son breuvage comme s’il s’agissait d’un dé à coudre de cognac. Ça dépendra en gros du temps qu’il faudra à Jack pour retourner à Brooklyn, puis du temps que mettra Balazar à vous renvoyer une vieille fourgonnette bourrée de types. J’espère juste que Jack était trop sonné pour penser à téléphoner. Vous pensiez que Balazar allait attendre demain ? Qu’il allait d’abord organiser une petite discussion avec deux trois gars comme Kevin Blake et ’Cimi Dretto ?