Eddie dressa un doigt, puis deux. Il avait sous les ongles la poussière d’un autre monde.
— Premièrement, ils n’ont pas de cervelle ; deuxièmement, Balazar ne leur fait pas confiance. Ce qu’il va faire, Cal, c’est ce que ferait tout despote qui se respecte : il va réagir sur-le-champ, rapide comme l’éclair. La circulation de l’heure de pointe va les retenir un petit peu, mais si vous êtes toujours ici à six heures, la demie au plus tard, vous pouvez dire adieu à vos bijoux de famille. Ils vont vous les découper au couteau, puis cautériser la plaie avec une de ces petites torches…
— Arrêtez, fit Tower.
Son visage était passé du blanc au vert. D’un joli vert très seyant.
— Je vais aller à l’hôtel, dans le Village. Il y en a un ou deux abordables, qui hébergent des artistes et des écrivains dans le creux de la vague, les chambres sont moches mais ça n’est pas si mal. J’appellerai Aaron, et on partira demain matin vers le nord.
— Bien, mais commencez par choisir une destination, recommanda Eddie. Parce que moi ou l’un de mes amis, nous aurons peut-être besoin de vous contacter.
— Et comment je suis censé faire ? je ne connais aucune ville de Nouvelle-Angleterre, au nord de Westport, dans le Connecticut !
— Passez quelques coups de fil une fois que vous arriverez à l’hôtel, dans le Village. Vous choisissez une ville et puis demain matin, avant de quitter New York, vous envoyez votre pote Aaron jusqu’à votre terrain vague. Dites-lui d’écrire le code postal sur la palissade — une idée désagréable traversa l’esprit d’Eddie. Vous avez bien des codes postaux ? Je veux dire, ils ont déjà été inventés ?
Tower le considéra comme s’il était fou.
— Bien sûr que oui.
— Super. Dites-lui de l’écrire du côté de la 46e Rue, tout au bout de la palissade. Vous avez bien compris ?
— Oui, mais…
— Ils ne vont sûrement pas mettre votre magasin sous surveillance avant demain matin — ils se diront que vous avez été malin et que vous avez décampé —, mais, dans le cas contraire, et s’ils placent le magasin sous surveillance, ce sera côté 2e Avenue. Et s’ils surveillent aussi l’autre côté, c’est vous qu’ils attendront, pas lui.
Tower eut un petit sourire, malgré lui. Eddie se détendit et sourit à son tour.
— Mais… et s’ils attendent aussi Aaron ?
— Faites-lui porter le genre de vêtements qu’il n’a pas l’habitude de mettre. Si c’est un homme à mettre des jeans, qu’il mette un costume. Et s’il porte des costumes…
— Je lui ferai mettre un jean.
— Exact. Et des lunettes de soleil, ce ne serait pas une mauvaise idée, à condition qu’il fasse assez beau pour que ça ne paraisse pas bizarre. Et puis qu’il utilise un feutre noir. Dites-lui que ça n’a pas besoin d’être artistique. Il passe juste le long de la palissade, comme s’il lisait une des affiches. Puis il écrit les chiffres et il s’en va. Et dites-lui bien de ne pas merder, au nom du ciel.
— Et comment allez-vous nous trouver, une fois que vous arriverez à la ville du fameux code postal ?
Eddie repensa à Took, et à leur palabre avec les folken, quand ils étaient assis sous le porche. Laissant ceux qui le souhaitaient jeter un coup d’œil ou poser une question.
— Rendez-vous à l’épicerie du coin. Faites un brin de causette, dites à qui voudra l’entendre que vous êtes là pour écrire un livre ou pour peindre les casiers à homards. Je vous trouverai.
— Très bien, dit Tower. C’est un bon plan. Vous êtes un bon, jeune homme.
Je suis surtout fait pour ça, pensa Eddie, mais il n’en dit rien.
— Il faut que j’y aille. Je suis déjà resté trop longtemps.
— J’ai besoin de votre aide, avant que vous partiez, dit Tower, avant d’expliquer ce qu’il voulait.
Eddie ouvrit des yeux ronds. Quand Tower eut fini — il n’en eut pas pour longtemps — Eddie explosa :
— Ouah, vous déconnez !
Tower fit un mouvement de la tête en direction du sol, là où il distinguait le miroitement. Les piétons qui passaient derrière avaient l’air de mirages évanescents.
— Il y a une porte, là. Vous l’avez dit vous-même, et je vous crois. Je ne la vois pas, mais je vois quelque chose.
— Vous êtes malade, fit Eddie. Complètement déjanté.
Il ne le pensait pas vraiment — pas exactement — mais, plus que jamais, il répugnait à voir son destin lié d’aussi près à celui d’un homme capable d’une telle requête. D’une telle exigence.
— Peut-être, ou peut-être pas, dit Tower en pliant les bas en travers de sa poitrine large mais flasque ; il parlait d’une voix douce mais son regard était inflexible. Quoi qu’il en soit, c’est ma condition pour faire tout ce que vous demandez. Pour basculer dans votre folie, autrement dit.
— Allons, Cal, bon sang ! Au nom de Dieu et de l’Homme Jésus ! Je vous demande juste de respecter les dernières volontés de Stefan Toren.
Le regard de Tower ne s’adoucit pas et ne se fit pas fuyant, comme quand il parlait pour ne rien dire ou qu’il s’apprêtait à raconter des bobards. Il se fit même plus dur, s’il était possible.
— Stefan Toren est mort, mais moi je suis vivant. Je vous ai donné ma condition. La seule question, c’est de savoir si vous…
— Ouais, ouais, OUAIS ! s’écria Eddie en liquidant le reste du liquide blanc dans sa tasse. Puis il ramassa le brick de lait et le vida aussi, pour faire bonne mesure. Visiblement, il allait avoir besoin de forces.
— Allez, lança-t-il. Allons-y.
Roland voyait ce qui se passait dans la librairie, mais c’était comme regarder au fond d’un ruisseau rapide. Il aurait voulu qu’Eddie se dépêche. Même avec les balles profondément enfoncées dans les oreilles il entendait le carillon du vaadasch, et rien ne venait arrêter les odeurs : de métal bouillant, puis de bacon rance, ou encore de vieux fromage fondu ou d’oignons qui brûlent. Il avait les yeux qui pleuraient, ce qui expliquait sans doute en partie l’aspect vacillant du décor, de l’autre côté de la porte.
Mais bien pire que le son du carillon ou que les odeurs, ce qui le gênait le plus, c’était la façon dont la boule s’insinuait dans ses articulations déjà affaiblies, les comblant avec ce qui paraissait des éclats de verre brisé. Jusqu’ici, il n’avait ressenti que quelques élancements dans sa main gauche intacte, mais il ne se faisait pas d’illusions. Ici et ailleurs, la douleur continuerait de croître tant que la boîte resterait ouverte et que la Treizième Noire brillerait sans écran. Une partie de la douleur de l’arthrite disparaîtrait peut-être, une fois que la boule serait de nouveau enfermée, mais pas tout, craignait Roland. Et ce n’était sans doute qu’un début.
Comme pour le féliciter de son intuition, un accès sinistre de douleur s’installa dans sa hanche droite et se mit à lanciner. Roland avait l’impression qu’il s’agissait d’un sac de plomb liquide et bouillant. Il commença à se masser avec la main droite… comme si ça pouvait le soulager.
— Roland !
La voix était lointaine et bouillonnante — comme la vision au-delà de la porte, elle semblait venir de sous l’eau —, mais c’était sans nul doute celle d’Eddie. Roland leva les yeux de sa hanche et vit qu’Eddie et Tower avaient transporté une sorte de coffre à travers la porte dérobée. Il était visiblement rempli de livres.