Выбрать главу

— Il va falloir que tu surveilles ce M. Tower. Pour notre sécurité à tous. C’est ce que tu te dis, n’est-ce pas ?

— Mon-salaud ! s’exclama Eddie, et après quelques secondes de réflexion en silence, ils éclatèrent de rire en chœur.

— Je pense qu’il faudrait envoyer Callahan, s’il veut bien, suggéra Eddie après que la crise fut passée. Tu vas probablement me prendre pour un fou, mais…

— Pas du tout, dit Roland. Il est l’un des nôtres… ou il pourrait l’être. Je l’ai senti dès le début. Et il a l’habitude de voyager dans des lieux étranges. Je lui en parlerai aujourd’hui. Demain nous reviendrons ici et on le fera passer par la porte…

— Laisse-moi m’en charger, proposa Eddie. Une fois, ça suffit, pour toi. Au moins pour un temps.

Roland le considéra avec attention, puis d’une pichenette envoya sa cigarette dans le précipice.

— Pourquoi dis-tu ça, Eddie ?

— Tu as les cheveux plus blancs, ici, dit Eddie en se touchant le haut du crâne. Et puis aussi, je te trouve un peu raide, quand tu marches. Ça va mieux maintenant, mais j’imagine que tes vieux rhumatiz t’en ont fait baver un peu. Allez, avoue.

— D’accord, j’avoue.

Si Eddie pensait que ce n’était rien de plus qu’une petite visite de ce vieux M. Rhumatiz, ce n’était pas si mal.

— En fait, je pourrais même l’amener ici ce soir, juste le temps d’obtenir le code postal, suggéra Eddie. Il fera de nouveau jour, là-bas, je parie.

— Aucun de nous n’empruntera ce chemin dans le noir. Pas si on peut faire autrement.

Eddie suivit du regard la pente abrupte jusqu’à l’endroit où les rochers éboulés saillaient, formant un passage au-dessus du vide sur environ cinq mètres.

— Je vois ce que tu veux dire.

Roland se releva. Eddie se pencha et lui prit le bras.

— Reste encore une minute, Roland. Veux-tu.

Roland se rassit, sans quitter Eddie des yeux. Eddie respira à fond.

— Ben Slightman n’est pas net, lâcha-t-il. C’est lui, la balance.

— Oui, je sais.

Eddie jeta à Roland un regard ébahi.

— Tu le sais ? Comment tu as pu…

— Disons que j’avais des soupçons.

— Comment ?

— À cause de ses lunettes. Ben Slightman l’Aîné est la seule personne à Calla Bryn Sturgis à en porter. Allons, Eddie, le jour attend. On peut parler en avançant.

17

Mais ce ne fut pas possible, du moins au début, car le sentier était trop étroit et trop à pic. Mais plus tard, alors qu’ils approchaient du fond de la mesa, il s’élargit et devint moins dangereux. Une fois encore, ils en vinrent rapidement aux questions pratiques, et Eddie raconta à Roland l’histoire du livre, Le Dogan ou Le Hogan, et du nom équivoque de l’auteur. Il lui décrivit l’ambiguïté de la page de droits (sans être bien sûr que Roland en comprenait le sens) et dit qu’il s’était alors demandé si le fils n’était pas impliqué, lui aussi. Ça paraissait fou, mais…

— Je pense que si Benny Slightman aidait son père à divulguer des informations sur nous, Jake serait au courant.

— Es-tu sûr qu’il ne l’est pas ? demanda Eddie.

Roland marqua un temps d’arrêt. Puis il secoua la tête.

— Jake soupçonne le père.

— Il te l’a dit ?

— Il n’a pas eu à le faire.

Ils avaient presque rejoint les chevaux, qui levèrent leur regard alerte et parurent contents de les voir.

— Il est là-bas, au Rocking B, dit Eddie. Peut-être qu’il faudrait qu’on aille y faire un tour. Qu’on invente un prétexte pour le ramener chez le Père…

Il laissa sa phrase en suspens, dévisageant Roland.

— Non ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est le boulot de Jake.

— C’est dur, Roland. Lui et Benny Slightman s’aiment bien. Ils s’aiment même beaucoup. Si c’est Jake qui doit être celui qui révélera à toute La Calla les agissements de son père…

— Jake fera ce qu’il a à faire, dit Roland. Comme nous tous.

— Mais ce n’est qu’un petit garçon, Roland. Tu ne le vois donc pas ?

— Il ne le sera plus très longtemps, répondit Roland en montant en selle.

Il espéra qu’Eddie n’avait pas vu la grimace de douleur fugitive qui lui tordit le visage lorsqu’il balança la jambe droite par-dessus la selle ; mais Eddie la vit, bien sûr.

CHAPITRE 3

Le Dogan, seconde partie

1

Au Rocking B, Jake et Benny Slightman passèrent cette même matinée dans les trois granges du ranch, à transporter les balles de foin des fenils du haut aux fenils du bas, puis à les ouvrir. L’après-midi serait réservé à la baignade et aux bagarres dans les eaux de la Whye, ce qui était plutôt plaisant, si on évitait les trous profonds ; ceux-là étaient déjà froids.

Entre ces deux activités, ils dévorèrent un gigantesque déjeuner dans le bâtiment-dortoir avec une demi-douzaine des ouvriers (mais sans Slightman l’Aîné ; il s’était rendu chez les Telford, au Ranch Buckhead, afin de conclure une vente de bestiaux).

— J’avais jamais vu l’gamin d’Ben travailler si dur de tout’ ma vie, lança Cookie en posant les côtelettes frites sur la table et en regardant les garçons se jeter dessus avec voracité. Tu vas nous l’tuer à la tâche, Jake.

C’était bien l’intention de Jake, évidemment. Entre le foin le matin, la natation l’après-midi, et encore une bonne dizaine de sauts dans la grange dans le soleil couchant, il se disait que Benny dormirait comme un mort. Le problème, c’est qu’il en ferait peut-être autant lui-même. Quand il sortit se débarbouiller à la pompe — le soleil était alors couché depuis un moment, laissant derrière lui des cendres de roses qui glissaient vers le noir profond —, il emmena Ote avec lui. Il s’aspergea le visage et fit gicler des gouttes pour que l’animal les attrape, ce qu’il fit avec empressement. Puis Jake mit un genou en terre et prit doucement la tête du bafouilleux entre ses mains.

— Écoute-moi, Ote.

— Ote !

— Je vais aller me coucher, mais, quand la lune se lèvera, je veux que tu me réveilles. Mais sans faire de bruit. Tu intuites ?

— Tuite !

Ce qui voulait tout dire et rien dire. S’il avait fallu prendre des paris, Jake aurait misé sur « tout » plutôt que sur « rien ». Il avait une grande confiance en Ote. Ou peut-être était-ce de l’amour. Ou peut-être que cela revenait au même.

— Quand la lune se lèvera. Dis « lune », Ote.

— Lune !

Jake fut satisfait, mais il n’en régla pas moins sa propre horloge interne, pour se réveiller au lever de la lune. Parce qu’il voulait se rendre là où il avait vu le Pa de Benny discuter avec Andy, la dernière fois. Cet étrange rendez-vous avait tendance à le tracasser de plus en plus, au fil du temps. Il ne voulait pas croire qu’il existait un lien entre les Loups et le Pa de Benny — ou Andy, d’ailleurs —, mais il devait en avoir le cœur net. Parce que c’est ce que ferait Roland. Et c’était une très bonne raison.

2

Les deux garçons étaient allongés dans la chambre de Benny. Il n’y avait qu’un lit, que Benny avait bien entendu offert à son invité, mais Jake avait refusé de le prendre. Ils étaient tombés d’accord sur un système de rotation, selon lequel Benny dormait dans le lit les nuits de « main paire », et Jake, les nuits de « main impaire ». C’était au tour de Jake de dormir par terre, ce qui tombait très bien. Le matelas en duvet de canard de Benny était beaucoup trop mou. Au vu de son plan de se relever en pleine nuit, le sol était une bien meilleure solution. C’était plus sûr.