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Benny était allongé, les mains croisées derrière la tête, les yeux rivés au plafond. Il avait réussi à attirer Ote avec lui sur le lit, et le bafouilleux dormait en rond, en virgule, la truffe sous sa queue entortillée de dessin animée.

— Jake, murmura Benny. Tu dors ?

— Non.

— Moi non plus, (silence.) C’est chouette, que tu sois là.

— Pour moi aussi, répondit Jake, et il le pensait.

— Parfois, quand on est fils unique, on s’ennuie.

— À qui le dis-tu… et moi j’ai toujours été fils unique.

Jake marqua une pause.

— Tu as dû être triste, après la mort de ta sœur.

— Parfois je suis encore triste.

Au moins le dit-il sur un ton neutre, ce qui rendit la chose moins difficile à entendre.

— Tu penses que vous resterez, après avoir battu les Loups ?

— Sans doute pas longtemps.

— Vous poursuivez une quête, pas vrai ?

— Je dirais ça, oui.

— La quête de quoi ?

Du moyen de sauver la Tour Sombre dans ce et la rose dans le New York d’où Eddie, Susannah et lui venaient, mais Jake ne voulait pas dire ça à Benny, bien que l’aimant beaucoup. La Tour et la rose étaient des secrets, en quelque sorte. C’était l’affaire du ka. Mais il ne voulait pas non plus mentir.

— Roland ne parle pas beaucoup de ces trucs-là.

Le silence dura plus longtemps, cette fois. Puis Jake entendit Benny se retourner, avec précaution pour ne pas déranger Ote.

— Il me fait un peu peur, ton dinh.

Jake y réfléchit, puis répondit :

— À moi aussi, il me fait un peu peur.

— Il fait peur à mon Pa.

— Vraiment ? demanda Jake, soudain sur le qui-vive.

— Oui. Il dit qu’il ne serait pas surpris qu’après vous être débarrassés des Loups, vous vous retourniez contre nous. Et puis il dit qu’il plaisante, mais que ce vieux cow-boy avec son visage dur lui fait peur. Je me suis dit qu’il devait parler de votre dinh, non ?

— Ouais, reconnut Jake.

Jake commençait à croire que Benny s’était endormi, quand le jeune garçon demanda :

— À quoi ressemblait ta chambre, là d’où tu viens ?

Jake repensa à sa chambre et trouva tout d’abord très difficile de la décrire. Cela faisait longtemps qu’il n’y avait plus pensé. Et maintenant qu’il se la rappelait, il était embarrassé de devoir la décrire en détail à Benny. Selon les critères de La Calla, son ami vivait confortablement — Jake se doutait qu’il devait y avoir très peu de gosses de son âge ayant leur chambre à eux, dans ces petites exploitations —, mais il considérerait la chambre de Jake comme le royaume enchanté d’un prince. La télévision ? La chaîne hi-fi, avec tous ces disques, et le casque pour être tranquille ? Les posters de Stevie Wonder et des Jackson Five ? Son microscope, qui lui ouvrait des mondes trop minuscules pour être vus à l’œil nu ? Était-il censé énumérer tant de miracles et de merveilles à ce garçon ?

— Elle était comme la tienne, sauf que j’avais un bureau, finit par dire Jake.

— Un bureau pour écrire ? s’exclama Benny en se redressant sur un coude.

— Eh bien, ouais, répondit Jake d’un ton qui voulait dire À quoi d’autre tu veux qu’il serve, vieux ?

— Avec du papier ? Des crayons ? Des plumes ?

— Du papier, oui — c’était là une merveille que Benny pouvait appréhender —, et des stylos. Mais pas à plume. À bille.

— Des stylos à bille ? Je ne comprends pas.

Alors Jake lui expliqua, mais au milieu de sa description, il entendit un ronflement. Il se tourna vers son ami, et le vit toujours face à lui, mais les yeux fermés.

Ote ouvrit les yeux — ils luisaient dans le noir —, puis fit un clin d’œil à Jake. Après quoi il parut se rendormir.

Jake contempla Benny pendant un long moment, profondément troublé, d’une manière qu’il ne comprenait pas bien… ou ne voulait pas comprendre.

Il finit par s’endormir lui aussi.

3

Au bout de quelques heures sombres et sans rêves, une pression sur le poignet le ramena à un semblant de conscience. Quelque chose tira sur sa main. Quelque chose qui faisait presque mal. Des dents. Les dents d’Ote.

— Ote, non, arrête, marmonna-t-il, et Ote ne voulait pas arrêter. Il tenait le poignet de Jake entre ses mâchoires et il continua de l’agiter doucement de gauche à droite, s’interrompant parfois pour tirer d’un coup sec. Il ne renonça que quand Jake se redressa et s’assit, le regard embrumé perdu dans l’obscurité balayée d’un flot d’argent.

— Lune, fit Ote.

Il était assis par terre à côté de Jake, la mâchoire ouverte — il souriait, aucun doute — et les yeux brillants. Ils auraient dû être brillants ; une minuscule pierre blanche brûlait au fond de chacune de ses pupilles.

— Lune !

— Ouais, murmura Jake, puis il referma la main autour du museau d’Ote. Chut !

Il relâcha le bafouilleux et regarda en direction de Benny, qui s’était tourné vers le mur et ronflait profondément. Jake doutait que même un obusier pût le faire bouger.

— Lune, dit Ote, beaucoup plus doucement, en regardant par la fenêtre. Lune, lune. Lune.

4

Jake aurait bien monté à cru, mais il fallait qu’il emmène Ote, ce qui rendait la monte à cru hasardeuse, voire impossible. Par chance, le petit poney frontalier que sai Overholser lui avait prêté était aussi doux qu’un agneau, et il trouva dans la sellerie de la grange une vieille selle d’entraînement éraflée que même un gamin pouvait manipuler sans peine.

Jake sella le cheval, puis attacha son sac de couchage à l’arrière de la selle, que les cow-boys de La Calla appelaient le bateau. Il sentait le poids du Ruger dans le sac — et sa forme, s’il le cherchait de la main. Le poncho avec sa poche avant était accroché à un clou, dans la sellerie. Jake le prit, le fit claquer pour lui donner la forme d’une grosse ceinture et se la noua autour de la taille. C’est comme ça que les gosses de son école portaient parfois leur chemise, quand il faisait chaud. Comme celui de sa chambre, ce souvenir lui parut très lointain, comme la parade d’un cirque qui aurait traversé la ville… puis aurait repris la route.

Cette vie-là était plus riche, chuchota une voix grave, dans sa tête.

Celle-ci est plus vraie, renchérit une autre, plus grave encore.

Il crut la seconde voix, mais son cœur n’en restait pas moins lourd de chagrin, tandis qu’il menait le poney frontalier derrière la maison, en passant par la grange. Ote lui courait sur les talons, levant de temps à autre le nez vers le ciel pour marmonner « Lune, lune », et reniflant assidûment les odeurs qui s’entrecroisaient sur le sol. C’était une excursion dangereuse. Rien que la traversée de la Devar-Tete Whye — qui allait du côté de La Calla au côté de Tonnefoudre — était périlleuse, et Jake le savait. Pourtant, ce qui le tracassait le plus, c’était cette douleur, ce sentiment de tristesse imminente. Il repensa à Benny, qui lui disait que c’était chouette d’avoir quelqu’un au Rocking B avec qui être copain. Il se demanda si Benny dirait la même chose, dans une semaine.