— Peu importe, soupira-t-il. C’est le ka.
— Ka, répéta Ote, puis il leva la tête. Lune. Ka, lune. Lune, ka.
— La ferme, dit Jake, mais sans aucune méchanceté.
— La ferme, ka, dit Ote gentiment. La ferme, lune. La ferme, Ake. La ferme, Ote.
Il n’en avait pas tant dit depuis que Jake le connaissait, et, une fois sa tirade terminée, il se tut. Jake mena son cheval à la bride pendant encore une dizaine de minutes, dépassa la bâtiment-dortoir et sa symphonie de ronflements, de grognements et de pets, puis franchit la colline suivante. Puis, arrivant en vue de la Route de l’Est, il jugea sûr de monter en selle. Il déroula le poncho, l’enfila, mit Ote dans la poche et monta sur son cheval.
Il était quasiment certain de pouvoir se rendre directement à l’endroit où Andy et Slightman avaient traversé le fleuve, mais se rappela qu’il n’avait jeté qu’un seul coup d’œil, et Roland aurait sans doute dit que ça ne suffisait pas, en pareilles circonstances. Aussi retourna-t-il à l’endroit où Benny et lui avaient planté leur tente, puis de là, au promontoire de granit qui saillait du sol comme un vaisseau en partie enfoui. Une fois encore, Ote lui soufflait dans l’oreille. Jake n’eut aucune difficulté à visualiser le rocher rond et brillant. Ainsi que le tronc mort échoué, car depuis des semaines, la rivière n’avait fait que baisser. Il n’avait pas plu, et Jake comptait là-dessus pour se repérer plus facilement.
En rampant, il retourna jusqu’à l’aplat où ils avaient campé. C’est là qu’il avait laissé son poney, accroché à un buisson. Il le mena jusqu’à la rivière, puis attrapa Ote et traversa à cheval. Le poney n’était pas grand, mais l’eau ne lui arrivait pas plus haut que les boulets. En moins d’une minute, ils se retrouvèrent sur l’autre rive.
Le décor paraissait le même de ce côté, mais il ne l’était pas. Jake le sentit immédiatement. Clair de lune ou pas, il y faisait plus sombre. Pas tout à fait la même obscurité que celle du vaadasch ; au moins Jake en était-il certain. Il se sentit un peu apaisé après avoir sorti le crampon de débardeur de son sac, l’avoir sanglé et y avoir placé le Ruger. Avec le Ruger, il devenait un autre, un autre qu’il n’aimait pas toujours. Mais ici, sur cette rive du fleuve, il fut ravi de sentir le poids de l’arme contre son flanc, d’être cet autre ; ce pistolero.
Au loin, à l’est, il entendit un cri, comme une femme qu’on égorge. Jake avait beau savoir que ce n’était qu’un chat-des-roches — il en avait déjà entendu, au bord de la rivière, quand il était allé nager ou pêcher avec Benny —, il porta toutefois instinctivement la main à la crosse de son Ruger, jusqu’à ce que le bruit se fût tu. Ote avait courbé le dos, les deux pattes de devant écartées, la tête baissée et la croupe en l’air. Cette position signifiait en général qu’il voulait jouer, pourtant il n’avait rien pour jouer à portée de crocs.
— Ça va, le rassura Jake.
Il recommença à fouiller dans son sac de couchage (il n’avait pas pris la peine d’emporter une sacoche), puis en sortit un chiffon à carreaux rouges. C’était le mouchoir de Slightman l’Aîné, qu’il avait volé quatre jours plus tôt sous la table du dortoir, où le contremaître l’avait laissé tomber pendant une partie de Surveille-Moi, pour l’oublier ensuite.
Quel bon petit voleur je fais, se dit Jake. Le revolver de mon père, et maintenant le morvoile du papa de Benny. Je ne sais pas si je monte en grade ou si je descends.
C’est la voix de Roland qui lui répondit.
Tu fais ce que tu as à faire ici. Pourquoi tu ne t’y mettrais pas, au lieu de te flageller ?
Le mouchoir entre les mains, Jake regarda Ote.
— Ça marche toujours dans les films, dit-il au bafouilleux. Je ne sais pas si ça marche dans la vraie vie… surtout après des semaines.
Il tendit le mouchoir à Ote, qui tendit son long nez et se mit à le renifler délicatement.
— Retrouve cette odeur, Ote. Retrouve-la et suis-la.
— Ote !
Mais il resta assis là, à regarder Jake.
— Ça, là, Dumbo ! répéta Jake en le faisant renifler à nouveau. Cherche ! Vas-y !
Ote se leva, fit deux tours sur lui-même puis partit en sautillant le long de la rive, en direction du nord. Il collait de temps à autre la truffe au sol rocheux, mais semblait bien plus intéressé par le hurlement de femme à l’agonie du chat-des-roches. Jake regardait son ami avec un espoir déclinant. Bon, il avait repéré dans quelle direction était parti Slightman. Il pouvait aller par là, fouiner un peu, voir ce qu’il y avait à voir.
Ote se retourna, revint vers Jake, puis s’immobilisa. Il renifla plus attentivement un carré de terre. L’endroit où Slightman était sorti de l’eau ? Peut-être. Ote émit une sorte d’aboiement de gorge pensif, puis pivota à droite — vers l’est. Il se glissa prestement entre deux rochers. Jake, à nouveau animé d’une lueur d’espoir, se remit en selle et le suivit.
Ils n’étaient pas allés bien loin quand Jake se rendit compte qu’il suivait un vrai sentier serpentant à travers le paysage rocheux, vallonné et aride. Il commença à voir des installations technologiques : un rouleau de câble électrique rouillé, quelque chose qui ressemblait à un ancien circuit imprimé enfoui dans le sable, et de minuscules éclats de verre. Dans l’ombre d’un gros rocher se dressant dans le clair de lune, il crut apercevoir une bouteille pleine. Il descendit de cheval, la ramassa, vida le sable accumulé depuis des décennies — peut-être même des siècles — et observa l’objet. Sur le côté, il vit des lettres qu’il réussit à lire : N’Oz-A-La.
— La meilleure boisson pour guignols qui soit, murmura Jake, avant de reposer la bouteille par terre.
À côté, il trouva un paquet de cigarettes chiffonné. Il l’aplatit, et vit apparaître le dessin d’une femme aux lèvres écarlates, portant un coquet petit chapeau rouge. Entre deux longs doigts manucurés, elle tenait une cigarette. PARTI semblait être le nom de la marque.
Pendant ce temps, Ote se tenait à une dizaine de mètres devant et le regardait par-dessus son épaule basse.
— D’accord, dit Jake. J’arrive.
D’autres sentiers rejoignaient celui qu’ils empruntaient, et Jake se rendit compte qu’il était dans le prolongement de la Route de l’Est. Il ne voyait que quelques empreintes de bottes et des traces de pas plus petites et plus profondes. Celles-là apparaissaient dans des coins protégés par des rochers élevés — dans des anses au bord de la route, que les vents violents n’atteignaient pas. Il en déduisit que les empreintes de bottes étaient celles de Slightman, et les traces plus profondes, celles d’Andy. Il n’y en avait pas d’autres. Mais il y en aurait, et dans peu de temps. Les empreintes de sabots des chevaux gris des Loups, déboulant de l’est. Et il y aurait des traces plus profondes, se dit Jake. Profondes comme celles d’Andy.
Plus haut, le sentier serpentait jusqu’au sommet de la colline. De chaque côté se dressaient des cactus formidables, en forme de tuyaux d’orgue, avec de bras gros comme des canons et qui semblaient viser dans toutes les directions. Ote se tenait là, regardant quelque chose par terre, et il avait une fois de plus l’air de sourire. Quand Jake s’approcha de lui, il sentit l’odeur des cactus. C’était une odeur amère et piquante. Elle lui rappela les martinis de son père.