Выбрать главу

Il s’assit à califourchon sur son poney, près d’Ote, et regarda par terre. Au pied de la colline, sur la droite, il vit un chemin de ciment craquelé. Une barrière coulissante était restée entrebâillée depuis des lustres, probablement bien avant que les Loups ne commencent leurs rafles et ne viennent arracher les enfants des Callas à leurs familles. Au-delà se dressait un bâtiment à toit métallique incurvé. De petites fenêtres jalonnaient le côté que voyait Jake, et il reprit un peu courage en apercevant une lueur blanche à travers les vitres. Pas des scintilles, ni des ampoules électriques (que Roland appelait « lampes à étincelles »). Seuls des néons pouvaient diffuser une telle lumière blanche. Dans sa vie à New York, les néons lui rappelaient surtout des événements et des lieux ennuyeux ou malheureux : les énormes magasins dans lesquels tout était à vendre mais où on ne trouvait jamais ce qu’on cherchait, les après-midi somnolents à l’école au cours desquels le prof parlait pendant des heures du commerce dans la Chine ancienne ou des gisements miniers du Pérou, et que la pluie tombait sans discontinuer et qu’il lui semblait que la cloche ne sonnerait jamais, le cabinet du médecin, où on finissait toujours assis sur une table d’auscultation recouverte de papier, en sous-vêtements, gelé et embarrassé, et quasiment certain de ne pas repartir sans une bonne piqûre.

Ce soir, néanmoins, ces lumières l’égayèrent un peu.

— Bon garçon ! dit-il au bafouilleux.

Au lieu de réagir comme il le faisait d’habitude, en répétant son nom, Ote passa devant Jake et émit un long grognement. Au même moment, le poney fit un écart et poussa un hennissement nerveux. Jake tira sur les rênes, se rendant compte que l’odeur amère (mais pas entièrement désagréable) de gin et de genièvre était devenue plus forte. Il regarda autour de lui et vit deux cactus épineux à sa droite, qui pivotaient doucement vers lui. Il y eut un faible crissement, et Jake vit des gouttes de sève blanche couler le long du tronc du cactus. Sous le clair de lune, les épines sur ses branches, qui s’agitaient vers Jake, paraissaient très longues et affûtées. Cette chose avait senti sa présence, et elle avait faim.

— Viens, ordonna-t-il à Ote, en donnant doucement des talons au poney. Il n’en fallut pas plus à l’animal. Il descendit prestement la colline, presque au trot, vers le bâtiment aux néons. Ote jeta un dernier regard suspicieux au cactus baladeur, puis les suivit.

7

En atteignant le chemin cimenté, Jake s’immobilisa. À une cinquantaine de mètres plus bas sur la route (car il s’agissait bel et bien d’une route, ou de ce qui avait été une route), des rails traversaient le passage, pour aller se perdre en direction de la Devar-Tete Whye, qu’ils enjambaient sur un pont. Les vieux folken l’appelaient la chaussée du diable, leur avait appris Callahan.

— Les trains qui ramènent les crânés de Tonnefoudre empruntent ces rails, murmura-t-il à Ote.

Sentait-il l’appel du Rayon ? Jake en était persuadé. Il avait l’impression que quand il quitterait Calla Bryn Sturgis — s’ils quittaient Calla Bryn Sturgis un jour — ce serait par là.

Il resta encore un peu sans bouger, ayant déchaussé ses étriers, puis il fit repartir le poney sur la route défoncée, vers le bâtiment. Il lui faisait penser à une hutte en tôle en plein camp militaire. Avec ses pattes courtes, Ote avait du mal à avancer sur le terrain accidenté. Le revêtement cabossé aurait été très mauvais pour son cheval aussi. Une fois passée la grille entrouverte, Jake mit de nouveau pied à terre et chercha un endroit où attacher sa monture. Il y avait des buissons tout près, mais quelque chose lui disait justement qu’ils étaient trop près. Trop visibles. Il fit encore avancer le poney, puis s’arrêta et regarda autour de lui, à la recherche d’Ote.

— Ici !

— Ici ! Ote ! Ake !

Jake trouva d’autres buissons derrière un tas de cailloux qui ressemblait à un empilement de blocs de pierre miniatures et érodés. Il se sentit assez en sécurité pour attacher le poney. Cela fait, il caressa son long nez soyeux.

— Pas longtemps, promit-il. Tu seras sage ?

Le poney souffla par les naseaux et parut hocher la tête. Ce qui ne voulait absolument rien dire, Jake le savait. Et c’était sans doute là une précaution inutile, de toute façon. Mais on n’était jamais trop prudent. Il retourna sur la route et se baissa pour prendre le bafouilleux dans ses bras. Dès qu’il se redressa, une rangée de lumières vives s’alluma, le clouant sur place comme un insecte sous la lunette d’un microscope. Ote dans un bras, il leva l’autre pour se protéger les yeux. Ote gémit en clignant des paupières.

Il n’y eut aucune sommation, on ne lui cria pas de décliner son identité ; il n’entendit rien d’autre que le chuintement léger de la brise. Les projecteurs étaient vraisemblablement déclenchés par des détecteurs de mouvement. Et la suite ? Des mitraillettes commandées par ordinateur dipolaire ? Une attaque de petits robots redoutables, comme ceux que Roland, Eddie et Susannah avaient expédiés aux quatre coins de la clairière où commençait le Rayon qu’ils avaient suivi ? Ou peut-être un filet géant tombé du ciel, comme dans ce film qu’il avait vu à la télé, qui se passait dans la jungle ?

Jake leva les yeux. Pas de filet. Pas de mitraillettes, non plus. Il se remit en marche, prenant garde aux énormes nids-de-poule et sautant par-dessus une ravine. Au-delà, la route penchait et était bardée de fissures, mais elle paraissait ininterrompue.

— Tu peux descendre, maintenant, dit-il à Ote. Mon vieux, ce que tu es lourd. Fais attention ou bien je vais te mettre au régime Weight Watchers.

Il regarda droit devant lui, plissant les yeux à cause du flot de lumière aveuglante. Les projecteurs étaient alignés, juste en dessous de la ligne du toit de la hutte. Ils lui dessinaient une longue ombre noire, qui s’étirait derrière lui. Il vit des cadavres de chats-des-roches, deux à sa gauche et deux autres à sa droite. Trois d’entre eux étaient déjà réduits à l’état de squelettes. Le quatrième était dans un état de décomposition avancé. Mais Jake aperçut un trou, trop gros pour avoir été fait pas une balle. Il misa sur un bab-bolt. C’était une hypothèse rassurante. Aucune arme super-sophistiquée ici. Pourtant il était fou de ne pas retourner ventre à terre d’où il était venu. N’est-ce pas ?

— Complètement fou, dit-il.

— Ou, répéta Ote, toujours sur les talons de Jake.

Une minute plus tard, ils atteignirent la porte de la cabane. Au-dessus, sur une plaque de métal rouillée, il lut :

NORTH CENTRAL POSITRONICS
Couloir nord-ouest
Quadrant de l’Arc
AVANT-POSTE 16
Sécurité moyenne
CODE VERBAL D’ENTRÉE EXIGÉ

Sur la porte elle-même, pendant au bout de deux simples crochets, il vit un autre panneau. Une blague ? Un surnom quelconque ? Sans doute un peu des deux, pensa Jake. Les lettres étaient rongées de rouille et usées par Dieu savait combien d’années de vent sableux, mais il arriva à les déchiffrer :

BIENVENUE AU DOGAN
8

Jake s’attendait à ce que la porte fût verrouillée et il ne fut pas déçu. La poignée joua à peine. Neuve, il aurait été impossible de la faire bouger d’un poil. Une petite plaque métallique avec une grille et un bouton avait été placée à gauche de la porte. Le mot VERBAL était inscrit en dessous. Jake tendit la main vers le bouton et soudain les projecteurs du toit s’éteignirent, le laissant dans ce qui lui parut d’abord l’obscurité la plus totale. Ils sont sur minuterie, se dit-il, attendant que ses yeux s’habituent. Courte, la minuterie. Ou peut-être qu’ils commencent tout simplement à fatiguer, comme tout ce que les Anciens ont laissé derrière eux.