Ses yeux s’accoutumèrent de nouveau au clair de lune, et il vit de nouveau la petite grille. Pour le code d’entrée, il avait une petite idée. Il appuya sur le bouton.
— BIENVENUE À L’AVANT-POSTE 16 DE L’ARC DU QUADRANT, dit une voix.
Jake fit un bond en arrière, étouffant un cri. Il s’était attendu à entendre une voix, mais pas une voix qui ressemble à ce point à celle de Blaine le Mono. Il n’aurait presque pas été surpris de l’entendre prendre son accent à la John Wayne pour le traiter de petit fouineur.
— CECI EST UN AVANT-POSTE DE SÉCURITÉ MOYENNE, VEUILLEZ DONNER LE CODE D’ACCÈS VERBAL. VOUS AVEZ DIX SECONDES. NEUF… HUIT…
— Dix-neuf, dit Jake.
— CODE D’ACCÈS INCORRECT, vous AVEZ DROIT À UN DEUXIÈME ESSAI. CINQ… QUATRE… TROIS…
— Quatre-vingt-dix-neuf, proposa Jake.
— MERCI.
Et la porte s’ouvrit dans un déclic.
Accompagné d’Ote, Jake pénétra dans une pièce qui lui rappela la grande salle de contrôle dans laquelle Roland l’avait porté sous la cité de Lud, alors qu’ils suivaient la boule d’acier qui les avait guidés jusqu’au berceau de Blaine. Cette pièce-ci était plus petite, mais les cadrans et les panneaux avaient l’air identiques. Il y avait des chaises derrière certains postes de contrôle, le genre de chaises qu’on fait rouler, afin que la personne assise puisse passer d’un poste à un autre sans avoir à se relever. Il y avait un léger courant d’air frais, mais Jake entendait de temps à autre un cliquetis provenant du mécanisme qui commandait la soufflerie. Et bien que les trois quarts des panneaux fussent allumés, bon nombre d’entre eux étaient éteints. Vieux et fatigués : il ne s’était pas trompé. Dans un coin, un squelette dans un reste d’uniforme kaki exhibait un large rictus.
D’un côté de la pièce était alignée une suite d’écrans de téléviseurs. Pour Jake, ils évoquaient un peu le bureau de son père, même si ce dernier ne possédait que trois écrans — un pour chaque chaîne — alors que là, il y en avait… il les compta. Trente. Trois d’entre eux diffusaient des images floues qu’il n’arrivait pas à identifier. Sur deux autres défilaient des zébrures, comme si le tube avait lâché. Quatre étaient complètement noirs. Les vingt et un autres projetaient des images que Jake contemplaient avec un émerveillement croissant. Une demi-douzaine montraient des étendues désertiques, y compris le haut des collines protégé par les deux cactus informes. Deux autres montraient l’avant-poste — le Dogan — vu de derrière et depuis la route. Sur la rangée du dessous, il vit sur les trois écrans l’intérieur du Dogan. La pièce sur le premier ressemblait à une cuisine ou à une coquerie. La deuxième était un petit dortoir apparemment équipé pour huit couchages (dans l’une des couchettes du haut, Jake aperçut un squelette). La troisième image montrait la pièce dans laquelle ils se trouvaient, vue d’en haut. Jake les voyait tous les deux, Ote et lui. Il y avait aussi un écran avec un tronçon de rails, un autre avec la Petite Whye de ce côté-ci, magnifique sous le clair de lune. Au bout à droite, il y avait la chaussée traversée par les rails.
Ce furent les images sur les huit autres écrans en état de marche qui stupéfièrent Jake. Sur l’une apparaissait l’Épicerie Générale Took, à présent déserte et obscure, fermée jusqu’au jour. À côté, il reconnut le Pavillon. Puis, sur deux autres écrans, la grand-rue de La Calla. Puis l’église Notre-Dame de la Sérénité, le salon du presbytère… l’intérieur du presbytère ! Jake voyait même le chat du Père, Kafouine, endormi près du foyer. Les deux derniers montraient le village Manni, du moins Jake le supposa-t-il (il n’y était jamais allé).
Mais où sont les caméras, bon sang ? se demanda Jake. Comment se fait-il que personne ne les voit ?
Parce qu’elles étaient trop petites, sans doute. Et parce qu’elles étaient cachées. Souriez, vous êtes filmé par la Caméra Cachée.
Mais l’église… le presbytère… des bâtiments qui n’existaient même pas, encore quelques années auparavant. Et à l’intérieur ? à l’intérieur du presbytère ? Qui avait placé une caméra là, et quand ?
Jake ne savait peut-être pas quand, mais il avait un terrible pressentiment quant au nom de la personne qui l’avait fait. Dieu merci ils avaient tenu presque toutes leurs palabres sous le porche, ou dehors, sur la pelouse. Mais même, comment savoir combien les Loups savaient ? Quelle était l’ampleur de ce que ces machines infernales, ces putains de machines, avaient enregistré ?
Et retransmis ?
Jake ressentit une douleur dans les mains et se rendit compte qu’il les tenait tellement serrées l’une contre l’autre que les ongles lui rentraient dans les paumes. Il eut du mal à les dénouer. Il s’attendait toujours à ce que la voix du haut-parleur derrière la grille — cette voix qui ressemblait tellement à celle de Blaine — le mette au défi, lui demande ce qu’il faisait là. Mais il n’y avait que le silence, dans cette pièce qui n’était pas tout à fait une chambre de la ruine ; aucun son sinon le bourdonnement sourd des moniteurs et le « zoum » soudain des climatiseurs. Il jeta un œil par-dessus son épaule, en direction de la porte, et vit qu’elle s’était refermée derrière lui, grâce à un système pneumatique. Il ne s’en inquiéta pas outre mesure ; elle s’ouvrait sans doute aisément, de ce côté-ci. Dans le cas contraire, ce bon vieux quatre-vingt-dix-neuf le sortirait de là. Il se rappela comment il s’était présenté aux folken de La Calla, lors de cette première soirée au Pavillon — une soirée qui lui paraissait déjà très lointaine. Je m’appelle Jake Chambers, fils d’Elmer, de la lignée d’Eld, leur avait-il dit. Du ka-tet de Quatre-Vingt-Dix et Neuf. Pourquoi avait-il dit une chose pareille ? Il n’en savait rien. Tout ce qu’il savait, c’est que tout commençait à ressurgir. À l’école, Mme Avery leur avait lu un poème intitulé « La Seconde Venue », de William Butler Yeats. Ça parlait d’un faucon qui tournait et tournait en une gire de plus en plus vaste, qui était — à en croire Mme Avery — une sorte de cercle. Sauf qu’ici, c’était plutôt une spirale, pas un cercle. Car le ka-tet de Dix-Neuf (ou de Quatre-vingt-dix et neuf, car Jake avait le sentiment qu’ils n’étaient qu’une seule et même chose), tout se resserrait alors qu’autour d’eux le monde vieillissait, se relâchait, se refermait et perdait des pans entiers de lui-même. C’était comme se trouver dans le cyclone qui avait transporté Dorothy au Pays d’Oz, où les sorcières étaient réelles et où les guignols faisaient la loi. Au fond de lui, Jake ne trouvait pas étrange qu’ils soient condamnés à revoir toujours les mêmes choses, et de plus en plus souvent, parce que…
Son œil fut attiré par du mouvement, sur l’un des écrans. Il vit le Pa de Benny et Andy le Robot Messager qui arrivaient par la colline gardée par les cactus sentinelles. Sur l’écran, les bras épineux se tendirent vers l’avant pour bloquer le passage — et, peut-être, empaler leur proie. Andy, cependant, n’avait aucune raison de craindre les aiguilles de cactus. Il balança un bras et cassa net un des cactus en son milieu. Il tomba dans la poussière, faisant jaillir une matière visqueuse et blanche. Peut-être n’était-ce pas de la sève, après tout, se dit Jake. Peut-être que c’était du sang. Quoi qu’il en soit, le cactus de l’autre côté battit en retraite précipitamment. Andy et Ben Slightman restèrent sur place pendant un moment, peut-être pour discuter de la question. La résolution de l’écran n’était pas assez bonne pour permettre de voir si leurs bouches bougeaient ou non. Jake fut saisi d’un élan de panique effroyable, qui lui noua la gorge. Son corps lui parut soudain trop lourd, comme s’il était aspiré par la gravité d’une planète géante, comme Jupiter ou Saturne. Il ne pouvait plus respirer ; sa poitrine restait parfaitement plate. C’est ce que Boucle d’Or aurait probablement ressenti, se dit-il, de manière très vague et très lointaine, si elle s’était réveillée dans le petit lit qui était à sa taille, pour entendre les Trois Ours rentrer. Il n’avait pas mangé la bouillie, il n’avait pas cassé la chaise du petit ours, mais il connaissait désormais trop de secrets. Qui se résumaient en un secret. Un secret monstrueux.