À présent, ils descendaient la route. En direction du Dogan.
Ote levait vers lui un regard anxieux, son long cou étiré au maximum, mais Jake le voyait à peine. Des fleurs noires étaient en train d’éclore devant ses yeux. Bientôt il s’évanouirait. Ils le trouveraient étalé sur le sol, ici même. Ote essaierait sans doute de le protéger, mais si Andy ne s’occupait pas du bafouilleux, Ben Slightman s’en chargerait. Il y avait quatre chats-des-roches morts dehors, et le Pa de Benny en avait eu au moins un avec son fidèle bah. Un petit bafou-bafouilleux hargneux ne lui poserait aucun problème.
Tu es donc lâche à ce point ? demanda Roland à l’intérieur de son crâne. Mais pourquoi prendraient-ils la peine de tuer un petit couard comme toi ? Pourquoi ne l’enverraient-ils pas tout simplement à l’ouest, avec les rebuts qui avaient oublié le visage de leur père ?
C’est ce qui lui fit reprendre ses esprits. En grande partie, en tout cas. Il inspira très profondément, engloutissant l’air jusqu’à s’en faire mal aux poumons. Il l’expulsa dans un « pfouh » explosif. Puis il se flanqua une bonne gifle en travers du visage.
— Ake ! s’exclama Ote, sur un ton désapprobateur — et presque choqué.
— Ça va, répondit-il.
Il se tourna vers les moniteurs montrant la cuisine et le dortoir, et opta pour le dernier. Il n’y avait nulle part où se cacher, dans la cuisine. Peut-être un placard, mais s’il n’en trouvait aucun ? Il serait cuit.
— Ote, à moi, dit-il, et il traversa la salle bourdonnante, sous les vives lumières blanches.
Le dortoir respirait encore l’arôme éventé d’anciennes épices : la cannelle et le girofle. Jake se demanda — de manière périphérique et distraite — si les tombeaux sous les pyramides avaient la même odeur, lorsque les premiers explorateurs les avaient profanés. En haut dans le coin, le squelette sur sa couchette lui adressait un grand sourire, comme pour lui souhaiter la bienvenue. Envie d’un petit somme, petit fouineur ? Moi je fais une grosse sieste ! Dans sa cage thoracique scintillaient des toiles d’araignée soyeuses, et Jake se demanda, toujours distraitement, combien de générations de bébés araignées étaient nés dans cette cavité. Sur un autre oreiller reposait une mâchoire, qui fit remonter du fond de sa mémoire un souvenir spectral et abominable. Autrefois, dans un monde où Jake était mort, le Pistolero avait trouvé une mâchoire comme celle-là. Et il l’avait utilisée.
L’esprit de Jake était surtout préoccupé par deux questions, qu’il se posait froidement, et d’une résolution qu’il avait prise encore plus froidement. Les questions étaient de savoir combien de temps il leur faudrait pour arriver jusqu’ici, et s’ils découvriraient ou non son poney. Si Slightman avait été lui-même à cheval, Jake était certain que le gentil petit poney aurait poussé un hennissement de bienvenue. Heureusement, Slightman était à pied, comme la dernière fois. Et Jake serait venu à pied lui-même, s’il avait su que son but se situait à un kilomètre à peine du fleuve. Mais lorsqu’il avait quitté le Rocking B, il n’était même pas certain d’avoir un but.
Sa résolution, c’était de tuer aussi bien l’homme de fer que l’homme de chair, s’il était découvert. S’il le pouvait, bien entendu. Andy lui donnerait peut-être du mal, mais ces yeux de verre bleu qui lui sortaient de la tête avaient tout l’air d’un point faible. S’il pouvait l’aveugler…
Il y aura de l’eau, si Dieu le veut, lui dit le Pistolero, qui désormais ne quittait plus sa tête, pour le meilleur et pour le pire. Ton boulot, maintenant, c’est de te cacher où tu le pourras. Où ?
Pas sur les couchettes. Elles étaient toutes visibles depuis le moniteur qui montrait cette pièce, et en aucun cas il ne pouvait « incarner » un squelette. Sous l’un des deux lits superposés à l’arrière ? Risqué, mais ça pourrait marcher… à moins que…
Jake aperçut une autre porte. Il se précipita, appuya de tout son poids sur la poignée, et la porte s’ouvrit. C’était un placard, et les placards faisaient de bonnes cachettes, mais celui-ci était plein à craquer de vieux équipements électroniques poussiéreux. Une partie dégringola à l’extérieur.
— Fayots ! lâcha-t-il doucement, de l’urgence dans la voix.
Il ramassa ce qui était tombé, le fourra tant bien que mal dans le placard et referma la porte. OK, alors ce serait sous l’un des…
— BIENVENUE À L’AVANT-POSTE 16 DE L’ARC DU QUADRANT, tonna la voix enregistrée.
Jake tressaillit. Il aperçut une nouvelle porte, sur la gauche cette fois, et entrebâillée. Essayer la porte ou se glisser sous un de ces lits, à l’arrière ? Il n’avait pas le temps de tenter les deux planques.
— CECI EST UN AVANT-POSTE DE SÉCURITÉ MOYENNE.
Jake opta pour la porte, et il fit bien d’agir vite, car Slightman ne laissa pas à la bande le temps de dérouler tout son message.
— Quatre-vingt-dix-neuf, lança sa voix dans les haut-parleurs.
La voix synthétique le remercia.
C’était encore un placard, vide à l’exception de quelques chemises moisissant dans un coin et d’un poncho maculé de boue séchée accroché à un clou. L’air était presque aussi poussiéreux que le poncho lui-même, et Ote émit trois éternuements délicats sitôt qu’il mit une patte dans le placard.
Jake s’agenouilla et passa le bras autour du cou fin d’Ote.
— Plus de ça, à moins que tu veuilles nous faire tuer tous les deux. Tais-toi, Ote.
— Titoa, Ote, chuchota le bafouilleux, en lui adressant un clin d’œil.
Jake tendit le bras et tira la porte vers lui, la laissant entrebâillée de quelques centimètres, comme elle l’était avant. Enfin, espérait-il.
Il les entendait très distinctement — trop distinctement. Jake comprit que tout le bâtiment était truffé de micros et de haut-parleurs. Ce qui n’arrangea en rien son état de nervosité. Parce que si Ote et lui pouvaient les entendre eux…
Ils discutaient des cactus, ou plutôt Slightman discutait des cactus. Il les surnommait les bras-gités, et il voulait savoir ce qui les avait autant excités.